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MERCI DE PRENDRE EN PRIORITÉ LES RÔLES MASCULINS

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 ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.

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Tosca J. Dal Cappello
FORBIDDEN FRUIT — Cause the morning always come to kill the dream —

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■ Age du Personnage : 24 ans
■ Logement : Casa di Giulietta, rien de moins !
■ Date d'arrivée à Vérone : 12/12/2009

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MessageSujet: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Jeu 28 Juil - 2:16


god, i'm in hell...




/ POINT DE VUE NUMERO I /
Il n'avait pas vraiment réfléchit. Appelez ça pressentiment ou autre, mais il avait su, il avait sentit que quelque chose arrivait en cet instant même. Il n'avait pas hésité, pas une seule seconde. Il avait dévalé les escaliers qu'hier encore il ne parvenait à monter sans aide, s'était emparé de sa veste échouée sur la rampe d'escalier en forme de tête de lion rugissant, et avait claqué la porte après un bref « je file. » à l'intention d'une vieille gouvernante un peu dure de la feuille. Il n’avait pas hésité une seule seconde en s’engouffrant dans sa voiture, pas plus lorsqu’il avait fait grincer le gravier sous ses pneus en un démarrage sportif, et lorsqu’il n’avait pas attendu que le portail soit totalement ouvert avant de quitter la vaste propriété et débouler dans une ruelle noire de monde en ce début de printemps. Peut être aurait-il été plus rapide à pieds, mais l’anonymat que lui offrait l’habitacle n’avait pas de valeur. Il se gara à quelques mètres de la lourde grille devant laquelle se pressait déjà une bonne dizaine de touristes peu rebutés par l’heure précoce. Il n’hésita pas en s’extrayant dans la voiture comme un diable de sa boîte, pas plus en cavalant sur les pavés de cette allée couverte sur les murs de laquelle s’entassaient post-it et lettres désespérées. Il ne s’inquiétait pas d’être vu ou interrogé sur la raison de sa présence en ces lieux. A vrai dire, lui qui songeait à tout, n’avait même pas prévu une excuse à fournir. Il n’avait réfléchit à rien de tout ça, c’était tellement secondaire. Il ne ressentait que ce besoin vital et impérieux de la rejoindre sur le champ, il ne ressentait que cette détresse qui semblait transpirer de chacun de ses pores pour venir courir sur sa peau. Il aurait presque pu croire que cette détresse venait de lui, qu’elle était sienne, tout en ignorant ce qui avait bien pu la provoquer. Il ignorait pourquoi, mais il savait que c’était elle, et dans ce genre de cas, il ne réfléchissait plus, il agissait d’instinct. Adieu couverture, adieu discrétion, adieu réflexion et recul, en cet instant il n’était plus qu’un paquet de nerfs en pilote automatique. Peut être même que lorsqu’il sortirait de cet état second, il ne se souviendrait pas d’être venu jusqu’ici... Peut être. Il avait bien cherché à la joindre dans un premier temps, lorsque les premiers symptômes étaient apparus, mais chacun de ses appels étaient restés sans réponse, alors il n’avait pas hésité. Il passa la grille sous le regard médusé des touristes immortalisant à coup de flash le moindre centimètre carré de pierre. Il ne cherchait même pas à se cacher, il agissait à la vue de tous. Dans la cour, il percuta de l’épaule un individu s’apprêtant à quitter les lieux, mais il ne lui prêta pas la moindre attention. Son objectif c’était la lourde porte, ce qu’il y avait autour n’avait que peu d’importance, voir pas du tout. Et plus il avançait et plus cette sensation, ce sentiment devenait abrasif et imposant, c’était comme si tout son corps n’était plus que confusion et désordre émotionnel. Lorsqu’il pénétra dans l’antique demeure, il ne chercha pas à savoir qui était présent, qui ne l’était pas, qui pourrait éventuellement s’interroger sur l’intrusion d’un illustre inconnu dans une propriété privée. Il aurait été plus prudent de le faire avant de mettre un pied dans cette maison où les habitants avaient la réputation de canarder tout ce qui passait à proximité, mais il s’en foutait, il avait déconnecté son cerveau et ne laissait que ses émotions le guider, ou plutôt ses émotions à elle, puisqu’il était presque sûr que rien de tout cela ne lui appartenait. Heureusement pour lui, la maison semblait vide. Pourtant elle ne l’était pas, il le savait, il pouvait sentir sa présence, comme une onde sur un fil tendu entre eux, et plus il avançait, plus l’onde, d’abord latente et presque discrète, se faisait distincte et à la limite du supportable, comme si elle était entrain de rendre son dernier souffle dans un recoin et qu’elle luttait pour rester consciente. A chaque fois qu’il pensait mettre le doigt sur l’onde, il la sentait s’échapper et glisser vers une nouvelle cachette, si bien qu’il ne parvenait jamais à saisir les causes de ce tumulte intense et interne. Dans sa cage thoracique son coeur battant à tout rompre, son pouls devenait dingue et sa respiration semblait vouloir rivaliser avec. Les doigts crispés sur la rampe, il grimpait les marches deux par deux, impatient et inquiet. Il n’était venu qu’une fois ici, et pourtant il n’eut aucun mal à définir quelle porte ouvrir. Il pouvait comme entendre les faibles battements de son coeur derrière la cloison, comme s’il l’appelait, comme s’il cherchait à attirer une attention qu’il avait n’avait déjà que trop. L’homme poussa la porte avec une violente fébrilité, il n’était plus que respiration saccadée et coup d’oeil frénétiques. Il sonda la vaste chambre, nota le lit aux draps défaits, la chaise renversée dans un coin, les vêtements et des papiers épars sur le sol, l’atmosphère lourde, puis posa son regard sur la petite chose recroquevillée au sol, blottie contre une méridienne défraîchie, le visage entre ses bras repliés sur le matelas, les jambes sous elle à même le parquet, un long manteau jeté sur un corps à demi-nu. S’il avait été pleinement conscient il aurait certainement éprouvé un mélange de jalousie et d’inquiétude, mais puisqu’il ne ressentait plus que les émotions de la chose au sol, il n’y avait plus de place pour le reste. Lorsque le parquet grinça sous son poids, la jeune femme sursauta et ramena ses bras vers le sommet de son crâne, comme si elle cherchait à se protéger, à parer à un coup éventuel, et une pointe de fureur parvint à transpercer des émotions parasites, l’obligeant, lui, à serrer les poings et les mâchoires. Qui que fut le responsable de ce réflexe craintif, il allait le lui faire payer. Mais pour l’instant, il avait d’autres priorités. Il s’avança avec précaution, un bras tendu devant lui comme pour lui faire sentir sa présence, la familiariser, la rassurer. Il ne voulait pas l’effrayer plus qu’elle ne semblait déjà l’être. Peut être devrait-il parler ? Pour dire quoi ? « C’est moi mon ange, ne crains rien. » ? Il n’en eu même pas besoin puisqu’à peine avait-il posé genoux à terre, avancé le bout de ses doigts sur la peau d’une épaule restée à nue, qu’elle laissa retomber ses bras de dessus sa tête. Il s’était attendu à un sursaut, à un rejet, ou à un quelconque réflexe de protection, mais il pas à ce geste d’abandon total alors que quelques secondes auparavant elle était sur la défensive. Comme si elle l’avait sentit lui et pas un autre. L’attrapant par la nuque, il la ramena contre lui, et sans ouvrir les yeux pour, ne serait-ce que vérifier l’identité de l’homme, elle se laissa faire, repliant ses bras contre sa poitrine pour qu’il puisse la serrer fort et la faire disparaître dans une étreinte. Elle se lova sous son menton et il prit alors pleinement conscience de l’étendue des dégâts. Il avait beau frôler les 25°, elle grelottait, elle avait beau être en sécurité, elle semblait totalement déboussolée. Il avait beau l’avoir observé dans des états d’énervement assez cataclysmiques, il n’avait jamais rien vu de comparable. Elle semblait anéantie, refusant de lui montrer son visage, refusant de se montrer tout court, s’échinant à demeurer cachée et captive de son cou. Il ne posa aucune question, il se contenta de la serrer contre lui sans un mot. Pas besoin de mots. Il ferma les yeux, inspira le parfum d’un autre homme dans ses boucles, serra un peu plus les mâchoires. Pas de place pour des sentiments comme l’injustice ou la trahison, il devait prendre soin d’elle avant tout. S’appuyant le dos contre le mur, il ramassa son petit corps contre le sien, ses doigts s’enfonçant dans cette peau douce et blanche sans qu’il n’en prenne conscience, ni qu’elle n’en éprouve aucune sorte de douleur. Il laissa ses larmes se tarir, et lorsqu’il jugea qu’il fut temps, il la souleva, glissant un bras sous le pli que formaient ses genoux, un autre dans son dos, tandis qu’elle nouait les siens autour de ses épaules. Encore une fois elle n’émit aucune sorte de résistance et se laissa faire comme un fichu de paille amorphe et apathique. Il ravala sa fureur, et sans qu’aucun mot ne soit prononcé, il la porta hors de la chambre. Ce n’est qu’en descendant l’escalier, la jeune femme entre les bras, qu’il vit la première âme vivante apparaître en bas de l’escalier, semblant tout aussi affolé que lui, mais s’immobilisant au pied des marches qu’il s’apprêtait à survoler en apercevant l’homme. Il eut un mouvement de recul, manqua rater la seule marche qu’il avait eu le temps de gravir et se rattrapa in-extremis à la rampe.
« Elle a besoin de moi. » Furent les seuls mots prononcés par l’homme tenant la jeune captive. Et sans explications supplémentaires et certainement superflues, il dépassa celui qui semblait toujours accuser le coup, et regard fixe et sévère, passa la porte sans autre bagage que le précieux bien entre ses bras. Il n’eut même pas conscience des regards étonnés qu’une nuée de touristes lui jeta, il n’avait d’autre obsession que de ramener la jeune femme dans la douce sécurité de sa propre demeure, tout en tentant de faire taire les sentiments violents qui s’acharnaient sous sa peau. Et quelque part, dans un coin de sa tête, il se demandait si c’était à elle, à présent, de subir la violence d’émotions qui n’étaient pas siennes.

/ POINT DE VUE NUMERO II /
Ça avait été plus fort que lui, il n’avait absolument plus rien contrôlé dès qu’il avait su, dès qu’il avait été intimement persuadé d’avoir eu confirmation de ses craintes. Il était venu pour ça, soyons honnête, il avait fait le déplacement pour cette seule et unique raison, parce qu’il savait, qu’il en souffrait et qu’il avait besoin de la faire souffrir au moins autant que lui. Était-ce mal de s’être montré sournois de la sorte, de l’avoir menée en bateau et manipulé pour obtenir ce qu’il souhaitait ? De son point de vue, certainement pas ! N’était-ce pas ce qu’elle lui faisait subir depuis des mois ? Traînée ! Il était arrivé la veille, cerise sur le gâteau, ou plutôt cheveu sur la soupe vu le sourire qu’elle avait perdu après l’avoir aperçu. Et pourtant, Dieu qu’elle souriait ! Comme une bien heureuse, comme une femme épanouie et... Rassasiée ! Il lui avait rarement vu un pareil sourire... À vrai dire, jamais ! Et pour preuve, sa bouche s’étira en un rictus lorsque ses yeux s’étaient posés sur lui. Juste une nano-seconde, mais suffisamment pour que cela ne lui échappe pas ! Il avait fait mine de ne rien voir, d’être le parfait aveugle qu’elle souhaitait qu’il soit. Il avait sourit, l’avait attiré dans ses bras, perdant toute expression chaleureuse sitôt qu’elle y fut et qu’elle ne le vit plus. Il avait joué les hommes parfaits et avenants, allant même jusqu’à se coltiner la clique de mademoiselle, cette clique de pseudo playboys qui gravitait autour d’elle comme des mouches autour d’une merde. Il avait sourit, il avait plaisanté, il avait même distribué quelques claques dans le dos, alors qu’ils lui faisaient tous horreur, cette bande de traîtres qui ne faisait que couvrir l’infidèle depuis des semaines, des mois peut-être. Il avait attendu la nuit avec impatience, ce moment où il se retrouverait en tête à tête avec la garce, ce moment où elle ne pourrait plus lui échapper, où elle n’aurait plus aucun prétexte pour ne pas s’offrir à lui. Pas de chambre d’hôtel cette fois-ci, il avait insisté pour loger dans la casa, et qui plus est dans la chambre de Giulietta. Il avait gentiment éjecté les deux parasites, et s’était installé avec des airs de propriétaire, prenant un malin plaisir à l’observer sans s’en cacher, se dévêtir avec maladresse. Huit années, et elle n’avait jamais encore témoigné la moindre gêne sous son regard. Aujourd’hui elle hésitait presque à lui demander de fermer les yeux. Il le voyait, il le sentait, il aurait pu en devenir fou furieux, mais la satisfaction du piège était bien plus imposante que le reste. La faire souffrir était son unique leit-motiv. Elle n’avait jamais été très câline, ni collante, mais ce soir-là, elle sembla mettre un point d’honneur à n’occuper qu’une toute petite parcelle de matelas, et à ne surtout jamais rencontrer son corps à lui. Évidemment, de son côté, il se montra d’une tendresse jamais égalée, se collant à elle, enfouissant son nez dans ses cheveux, caressant d’une main avide une cuisse nue. Si elle échappa au devoir conjugal, elle ne put échapper, en plus, à une nuit en étroite communion avec ce corps masculin que le sien semblait rejeter avec force. Peut être se leurrait-il encore, peut être avait-il présumé de ses forces, toujours est-il qu’au matin, il fut surprit par cet espoir tenace qui fit son apparition au fond de sa poitrine. Il la voulait, il la voulait tellement. Elle était sienne, elle devait être sienne, il ne pouvait en être autrement. Peut être que toute cette histoire n’était qu’un malentendu, peut être qu’elle n’était pas cette étrangère qu’il croisait depuis des mois, cette étrangère capable de mensonges et fourberies. Il voulait revoir celle qu’il avait toujours connu, et là, les yeux clos, profondément endormie, un sourire flottant sur ses lèvres, c’était elle qu’il voyait, et c’était à lui qu’elle souriait, c’était à ses lèvres qu’elle joignait les siennes, c’était à ses caresses qu’elle répondait, soupirant tout bas, n’opposant aucune résistance, laissant son corps s’ouvrir pour lui, et puis tout avait basculé, après ça le sol avait semblé s’ouvrir sous ses pieds, et une fureur en sortir pour s’emparer de lui. Il y avait eu son regard, ce regard-là qui ne trompait pas, lorsqu’elle avait finalement ouvert les yeux. Il s’était emporté, l’avait sommé de parler, d’avouer. Il avait laissé sa violence s’abattre autre part que sur elle. Et puis il y avait ces dessins, ces esquisses, qui avaient voleté jusqu’au sol, le narguant dans leur chute d’une langueur insupportable. Il avait eu envie de les déchirer, de les brûler, comme si de par ce simple geste il lui était possible d’effacer l’affront, d’effacer le passé et de revenir quelques mois en arrière. Sa souffrance s’était transformée en rage, et cette rage ne pouvait disparaître qu’avec le visage de cette femme. Il avait voulu réduire son visage à des miettes qu’il aurait pu dispersé en un coup de vent, il avait voulu lui arracher chaque centimètre carré de peau, lui brûler les chairs comme elle lui brûlait l’âme. Mais c’était surtout son visage le plus douloureux. Ce visage pâle, solaire, et ces deux pièces d’émeraude qui le fixait avec crainte. Il voulait les faire taire ces yeux-là ! Les faire taire définitivement. Alors il avait prit la chaise. Il s’était emparé d’elle pour qu’elle l’aide à faire disparaître les yeux. Il l’avait soulevé haut au-dessus de sa tête, près à l’abattre sur les yeux, le visage, la peau, l’être tout entier, l’être renié par son cœur, son corps, son sang. Il avait lu la terreur dans ces yeux-là. Ha, ils étaient moins majestueux, là, d’un coup ! Elle avait l’air tellement ridicule avec ces deux grands yeux déformés par la peur qui lui bouffait le visage. Alors, il avait abattu la chaise contre le mur, répandant une pluie d’échardes sur elle. Il avait voulu partir, s’éloigner de la traînée qui lui retournait le cœur, mais elle avait eu l’audace de l’attraper par le bras comme si elle souhaitait le retenir. Quand il s’était retourné face à elle et qu’il avait jeté un regard sur ce corps qu’il avait possédé uniquement couvert par une fine dentelle et ce manteau ridicule qu’elle avait enfilé pour ne pas sortir à poil, une violente nausée lui avait soulevé la poitrine. Elle était tellement grotesque elle et son corps, elle et cette tenue qu’elle rendait presque affriolante, elle et son expression terrifiée, elle et son pseudo courage à deux balles. Qu’essayait-elle de prouver ? Et surtout à qui ? Pas à lui, elle n’avait plus rien à dire pour sa défense, elle venait d’être jugée coupable et rien ne pourrait le faire revenir sur ce fait. Il avait juste envie qu’elle la ferme, qu’elle ferme sa gueule, qu’elle s’écrase et disparaisse de sa vue. Elle était répugnante avec son visage de sainte madone. Une Marie Madeleine, plutôt, oui ! Alors il l’avait repoussé... Violemment... Contre le mur... Il avait presque prit du plaisir au son qu’avait émit ses poumons en se vidant brusquement sous le choc. Ouai, presque un plaisir sadique. Il avait presque éprouvé le désir d’y retourner pour voir si elle avait d’autres sons comme ça en réserve. Mais il l’avait vu chuter, ou plutôt glisser jusqu’au sol, sonnée, et ses grands yeux s’étaient fermés. Sans ces putain d’yeux de biche, il n’éprouvait plus le même désir malveillant, il ne se sentait plus éclusé, provoqué, et le mal qui lui vrillait le crâne semblait s’apaiser quelque peu. Alors il avait prit la fuite. Il s’était barré avant que tout ne reprenne ou que sa nausée ne dépasse l’entendement. Pourtant, il avait beau s’éloigner, cavaler dans les escaliers, s’éjecter par la porte ouverte, la nausée était toujours de plus en plus présente, et il n’était plus tout à fait sûr de la cause. En sortant, il percuta l’épaule d’un type dans la cour, mais ne chercha pas à savoir s’il s’agissait du frère, du cousin, ou du larbin de service. Qu’importe son identité, dans quelques minutes, il l’aurait sur le dos, voulant régler à coup de poing ce qu’il venait de faire subir à l’épave du premier étage. Il fallait qu’il se barre. La nausée progressait, le mal de crâne revenait en force. Il n’était pas en état de se battre, il n’était en état de rien du tout, juste de s’échouer dans un bar en espérant que l’alcool ferait taire la douleur, que l’alcool anéantirait sa nausée. Une nausée qui lui labourait les intestins. Il avait cru qu’elle résultait du dégoût que cette femme lui avait inspiré, mais à présent il n’en était plus très sûr. Qui en était la cause ? Elle ou lui ?

/ POINT DE VUE NUMERO III /
Il y a des scènes attendrissantes, et d’autres qui le sont moins. D’ordinaire, donner son bain à un enfant à quelque chose de tendre et d’agréable. Mais aujourd’hui ce n’était pas le cas. Il n’y avait rien de beau, rien de tendre, rien d’agréable. Juste une pauvre fille totalement abattue, qui s’était laissée déshabillée sans mot dire, qui s’était laissée installer dans une grande baignoire aux pieds en serres d’aigle sans mot dire, et qui, à présent, subissait l’eau dégringolant d’un pommeau de douche sur ses cheveux trempés, sans mot dire. La vieille femme la voyait grelotter, les bras ramassés contre sa poitrine menue dans une vaine tentative pour se réchauffer, mais la gamine avait froid de l’intérieur, et on ne peut absolument rien faire contre ce type de refroidissement. Il faut de l’amour, beaucoup d’amour, c’est le seul remède, mais encore faut-il être apte à le recevoir. Ce qui n’était clairement pas son cas. Elle semblait si loin de tout, à des années lumières de cet instant et de ce lieu. Est-ce qu’elle avait au moins conscience de cette eau qui chutait sur ses épaules et glissait sur sa peau ? Est-ce qu’elle sentait cette éponge que la vieille femme manipulait avec une douceur presque craintive ? Non, probablement pas. Le mascara avait coulé le long de ses joues, lui donnant un air encore plus fantomatique, ses cheveux formaient comme des tentacules collées à sa peau, dans son dos et sur ses épaules, et son regard demeurait désespérément fixe, droit devant elle, sur un point imaginaire ou vers un lieu invisible de tous sauf d’elle, un lieu de tourments à en croire l’expression lisible sur ses traits. C’était une enfant perdue que lui avait ramené le gamin, paniqué et tendu, la portant à bout de bras avec pour seul objectif de l’enfermer dans cette maison. Mais après ? Après il avait simplement hurlé son prénom à elle, elle qui avait en général réponse à tout, elle qui parvenait à soigner les petits bobos et réparer les tourments de l’âme. Sauf que le mal qu’affectait la petite n’avait rien à voir avec un «bobo», et que le gamin n’était pas capable, ou ne voulait pas lui fournir d’explications quant à la raison de cet état. Alors elle avait cherché à réchauffer la grelottante, à lui calmer les nerfs, à la tirer, tout doucement, de cet état catatonique. Avec la douceur que seule une grand-mère peut mettre dans ses gestes, la vieilles femmes fit de chaque frottement d’éponge une caresse censée ramener la gamine à la vie. Elle essuya ses joues noiraudes, effaça la sueur collant ses cheveux à sa nuque, nettoya ses doigts aux ongles rongés à sang, et tenta d’ignorer les bleus qu’elle voyait se former dans son dos. Pas un bruit ne filtrait à part celui de l’eau s’échappant de l’éponge, aussi lorsque les pas du garçon résonnèrent dans le couloir, ils annoncèrent son arrivée mieux qu’un majordome aurait pu le faire. La vieille gouvernante se tourna vers la porte où elle pu voir son gamin s’appuyer contre le chambranle, les bras étroitement croisés contre son buste, la mine inquiète.
« Ça va aller, ne vous en faites pas. » Tenta-t-elle de le rassurer. « Cette petite est bien plus forte qu’il n’y paraît. Elle a juste besoin d’un peu de repos et tantôt il n’y paraîtra plus. » Essaya-t-elle de se convaincre. « Tout ira bien. » Répéta-t-elle en se redressant, s’aidant du rebord de la baignoire en faisant craquer ses os au passage. Elle s’empara d’une grande serviette blanche qu’elle enroula autour de la jeune fille nue comme un ver qui s’était laissée relever sans résistance, à peine consciente de ce qui se passait autour d’elle. La vieille dame ignorait tout de ce qu’il s’était passé, mais elle en connaissait suffisamment sur la vie pour savoir que seule une peine de cœur pouvait mettre quelqu’un dans cet état. Pauvre petiote.

/ POINT DE VUE NUMERO IV /
Elle ne dormait plus. Cela faisait déjà de longues minutes qu’elle ne dormait plus mais qu’elle maintenait tout de même les yeux clos tout en feignant le sommeil. Elle sentait les doigts agiles courir sur son dos, décrivant des cercles là où elle sentait une douleur sourde poindre. Ouvrir les yeux signifiait devoir répondre à des questions auxquelles elle n’était pas sûre d’avoir envie de répondre. Pourtant il allait vouloir savoir, et il était en droit de savoir. C’était encore trop à vif, trop présent dans son corps et dans sa tête, deux pans de son histoire qu’elle aurait souhaité tenir éloignés, ne pas faire coexister, deux pans tranchés vif en un coup de cutter, deux pans qui n’avaient pas à se mélanger. Il avait surement déjà deviné, et rien que ça c’était trop. Si seulement elle pouvait revenir en arrière, peut être qu’elle serait capable de changer les choses, de s’y prendre mieux, de ne pas s’entêter sur un chemin jalonné d’erreurs. Finalement son erreur n’avait-elle pas été de préférer le silence à une discussion franche qui aurait fait mal, certes, mais bien moins que la scène finale de l’acte I de sa vie. Elle plissa les paupières un peu plus fort pour chasser la douleur, celle sous sa peau, pas celle qui marquait cette dernière. Celle-là elle l’avait mérité finalement. Et c’était son silence qui avait engendré ces deux douleurs. Un silence qu’elle devait rompre si elle ne souhaitait pas en affronter une troisième. Elle retint son souffle en grimaçant lorsqu’une caresse un peu trop appuyée entra en contact direct avec une zone endolorie.
« Je pourrais le tuer pour ce qu’il t’a fait. » Souffla la voix masculine dans son dos, la rage à peine contenue. Il la savait réveillée et le lui faisait savoir. Mais elle n’était pas encore prête pour ça, pas le moins du monde, qu’importe s’il la savait éveillée, qu’importe s’il attendait des explications, qu’importe si elle lui devait des explications, elle n’était pas en état de le faire. La douleur qu’elle soit physique ou morale l’épuisait. Elle sentait le sommeil l’appeler, et avec lui la satisfaction d’un oubli temporaire. Elle ferma plus étroitement les paupières et sombra rapidement, à peine consciente de la présence dans son dos. Elle se réveilla encore un nombre incalculable de fois, entre inconscience et réalité, trop sonnée pour faire la différence, avant de se laisser emporter à nouveau. Parfois il était là, parfois elle était seule, et au fur et à mesure, la lumière déclinait dans la pièce. Bientôt il fit nuit noire, impossible de savoir quelle heure il pouvait être, elle savait juste qu’elle venait de dormir tout le jour. Ses paupières papillonnèrent. Elle était seule dans la chambre, perdue au milieu de draps d’une qualité remarquable brodés aux initiales T.A. Ça avait quelque chose d’absurde, de dérangeant, comme une évadée en planque, sauf que l’évadée en question n’avait pas hérité d’une vieille chambre de motel pourrie, non, elle bénéficiait carrément de l'immunité diplomatique et résidait carrément à l’ambassade. Ici, entre ces murs, elle n’était pas seulement sous la pseudo protection de son amant un peu trop amoureux et chevaleresque, elle était sous la protection de Giulio Andreotti, perdue au milieu du bâtisse réputée inviolable. Peut être même y aurait-il des molosses mafieux en faction devant la porte de la chambre, peut être même qu’ils étaient déjà lancés sur les traces de Matteo. Elle repensa à ce que lui avait dit Giulio lorsqu’il avait proposé de se «débarrasser» du fiancé encombrant, et elle se rappela ce que Thybalt avait éructé en parcourant son doigts de ses doigts fébriles. «Je pourrais le tuer pour ce qu’il t’a fait.» Comment ? Quand sa vie avait-elle prit un tournant si dramatique, si sérieusement capitale ? Elle avait une vie tranquille, pourrie certes, mais tranquille, avec un fiancé, des soucis financiers, un père pochetron, une mère morte et un frère nymphomane. Jamais il n’avait été question de politicien véreux, d’alchimie bizarre, de touché électrique, de sosies du passés, de fiancé violent, de mafieux armés jusqu’aux dents. Quand est-ce que tout ceci avait dégénéré à ce point ? Tout était de sa faute, elle en était consciente mais... Elle était adossée à la tête de lit, genoux et draps contre la poitrine, lorsque la porte s’ouvrit sur un Thybalt presque souriant, un Thybalt qui perdit son sourire dès qu’il aperçu son regard méfiant et presque hostile. Il s’immobilisa dans l’encadrement de porte, laissa passer l’instant de surprise, puis referma derrière lui
« C’était lui, n’est-ce pas ? » Demanda-t-il après un silence qu’elle jugea interminable. Lui. Matteo. Qui d’autre ?
« Oui. » Souffla-t-elle tristement tandis que la douleur se faisait de la place à coup de griffes dans ses entrailles. « Mais ce n’est pas ce que tu crois... Je... »
« Est-ce que tu as...? » La coupa-t-il sans parvenir, toutefois, à achever sa question.
« NON !! » Il n’avait pas bougé, n’avait pas cherché à avancer, mais lorsqu’elle hurla, il accusa un mouvement de recul. Elle était presque choquée qu’il puisse imaginer que... Enfin si c’était bien là le sens de sa question. « J’ai cru que c’était toi... » Reprit-elle en baissant la voix et les yeux. « J’ai vraiment cru que c’était toi, et quand il a comprit, il est devenu fou. Et puis il y avait les esquisses. J’ai eu beau lui expliquer que c’était pas moi la fille dessus, comment aurait-il pu me croire ? Même moi j’ai du mal à y croire. Il aurait suffit qu’il jette un œil à la date pour comprendre que ces gens n’étaient plus que tas de poussières dans une fosse quelconque, mais comment lui reprocher de n’avoir pu en supporter la vue ? Et après ce que j’ai fait, quelques estampes, même si elles ne sont pas miennes, ne pouvaient justifier que je crie à l’injustice et au jugement hâtif. J’aurais du me taire, j’aurais du faire ce que je faisais depuis des mois, mais j’ai cru bon d’exiger de lui qu’il m’écoute, qu’il attende mon explication. Et avec du recul, je me dis «quelle explication ?». Qu’est-ce que j’aurais bien pu dire pour atténuer sa rage, son sentiment de trahison ? Rien, parce qu’il n’y a rien à dire. » Cette fois il tenta un pas, puis deux, voyant qu’elle ne réagissait pas, il couvrit rapidement la distance qui le séparait du lit, avant de s’y asseoir et d’approcher un bras de son épaule, prêt à la réconforté. « Ne me touche pas !! » Siffla-t-elle en se collant un peu plus contre la tête de lit, évitant son contact. « Je... J’ai... J’ai besoin de temps. » Bégaya-t-elle devant son regard surprit et blessé. « Je ne veux pas de tout ça. » Désignant d’un mouvement de bras l’ensemble de la pièce, elle se glissa hors des draps, évitant soigneusement Thybalt, afin de récupérer ses vêtements lavés, repassés et pliés sur un des fauteuils. « Je ne veux pas vivre recluse dans un château mafieux, je ne veux pas qu’on décide pour moi, je ne veux pas qu’on fasse du mal à Matteo, pas plus que je ne lui en ai déjà fait, je ne veux pas que... Aïe... » Elle grimaça en enfilant son tee-shirt, mais recula avant que Thybalt n’ait eut le temps de s’approcher d’elle. « Non ! J’ai besoin de temps, Thybalt, j’ai besoin de temps pour accepter ce que j’ai fait, pour accepter ce que je suis, qui je suis, cette personne que je ne connais pas et qui fait des choses que jamais je ne me serais permis. Je ne sais plus qui je suis, je ne me reconnais plus. Je ne peux pas te donner ce que tu attends de moi, pas pour l’instant. » Elle avait fini de se rhabiller, et main sur la poignée de porte, c’est à peine si elle parvenait à le regarder lui. « Merci... Merci d’avoir essayé de m’aider, d’être venu, mais... Tu ne peux rien pour moi, c’est un problème entre moi et moi. » Comment pourrait-elle rester à ses côtés sans qu’elle ne se laisse toucher ? Comme pourrait-elle accepter qu’il la touche alors que chaque caresse lui rappelait à quel point elle était répugnante ? Elle avait foutu ses fiançailles en l’air parce qu’elle ne supportait pas que quelqu’un d’autre que Thybalt la touche, et elle venait de foutre son mariage en l’air parce qu’à cause de ça, elle s’interdisait d’être touchée par lui, pour se punir, se punir de ne pas être normale et de ne pas être apte à aimer Matteo comme elle aimait Thybalt. Les sombres pensées se bousculèrent dans sa tête alors qu’elle dévalait le majestueux escaliers. Elle fut à peine consciente de bousculer Maria, avant de déboucher dans la nuit fraîche et lugubre. Lugubre parce qu’elle ne s’était jamais sentie aussi seule de sa vie. Elle venait de tout perdre.



JE SUIS UNE VARIABLE OSCILLANT SUR LE FIL DE LA VIE, DE MES VIES...
ET TOI, TOI TU ES MON FAIT ETABLI, MON RESULTAT, MON FIL ROUGE.
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Thybalt A. Andreotti
LA MANIPULATION & LA TRICHERIE ♠ sont un art, n’est pas Giulio Andreotti qui veut.

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MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Sam 13 Aoû - 20:55


Since i’m going to hell hell...


Il y a des choses dans la vie contre lesquelles on ne peut rien : migraines, accidents, retards de trains, femme qui vous quitte pour un autre. L’amour ne se commandait pas, tout comme on ne choisit pas de se haïrent en examinant des curriculum vitae et des lettres de motivations. Pourtant, Mattéo et Thybalt qui aimaient la même femme, se haïssaient sans jamais s’être « consciemment » rencontrés. Chacun d’eux considérait l’autre comme « l’autre homme », et pourtant ils aimaient chacun deux femmes très différentes. Mattéo avait partagé la vie de Tosca pendant huit ans, il avait été son premier en tout : premier rendez-vous, premier baiser, première fois, première demande en mariage. Il aimait une femme un peu garçon manqué avec du caractère, dévouée à sa famille fidèle et loyale. Thybalt avait succombé à une Tosca plus écorchée vive, à fleur de peau en toutes circonstance, émotive, impulsive, plus à l’écoute d’elle-même et bien plus autodestructrice aussi lorsqu’elle se sentait proche de perdre le contrôle. Si Thybalt et Mattéo avaient dressés devant l’autre le portrait de la femme que chacun aimait un jury aurait conclu à l’identification de deux femmes distinctes. Et pourtant, il n’existait qu’une seule Tosca Dal Cappello et l’un comme l’autre la désirait comme sienne et revendiquait une place unique dans son cœur. Ils n’avaient donc comme choix que celui de la haine. Ne dit-on pas que c’est pour une femme que se sont déclarées bien des guerres ? Elle avait fait un choix, mais en était-ce vraiment un ? Avait-elle choisie Thybalt Aaron Andreotti où était-ce un nouveau tour de force qui avait décidé pour elle ? Assit les jambes repliées sous son menton, ses bras entourant ses genoux, dos à la bow-window de sa chambre, il la regardait dormir, incertain sur la conduite à tenir, regrettant à moitié ses paroles menaçantes au sujet de l’ex fiancé de sa femme. Il souffrait, en proie au doute ainsi qu’à une blessure plus profonde, plus intime que la cuisante marque de la jalousie. Il éprouvait aussi de la colère, de la culpabilité. Colère contre lui-même de l’avoir laissée seule, d’avoir accepté que sa femme continue de se cacher dans sa tour. Colère qui confinait à une rage meurtrière lorsqu’il effleurait du regard les ecchymoses de son dos, colère pour cet homme qui avait osé la blesser, la meurtrir aussi bien physiquement que psychologiquement, elle la femme qu’il prétendait aimer. Colère contre cette femme qu’il aimait tant et qui déjà le repoussait. Rage contre elle d’aimer un autre que lui, de pleurer sa perte. Culpabilité d’être la cause de sa souffrance à elle, de la perte de cet homme qui avait été un pilier de son existence. Culpabilité aussi d’être la cause même de ses blessures physiques et mentales. Il avait conscience d’être la cause d’une mutilation de son âme, de son cœur en deux parties distinctes qui jamais ne pourraient s’accorder. Conscient d’être au cœur d’un choix forcé, leur avait était destinée à cette fin tragique qui les ferrait tous souffrir. Il souffrait de la voir aussi affectée, il souffrait aussi qu’elle n’ait pas choisit avant que tout cela ne se produise, il regrettait qu’une erreur l’eut trahit et que ce soit lui, l’autre homme le premier avant lui, qui ait décidé pour elle. Il souffrait du doute, le doute qui le rongeait de l’intérieur, qui s’infiltrait en lui, se répandant dans ses veines, distillant son infâme poison de « si » et de « mais ». Et si Mattéo était celui qu’il lui fallait ? Et si elle ne l’aimait pas assez ? Et si elle regrettait ? Et si tout ceci précipitait la fin de leur mariage, de leur couple ?

Elle avait préféré le fuir dans le sommeil, inconsciemment elle avait quitté l’étreinte de ses bras, la chaleur de son corps pour se recroqueviller sur une minuscule partie du matelas, le plus loin possible de lui. Il souffrait de cet éloignement, éveillé il avait assisté à son départ, à son détachement émotionnel, à l’éveil de ses propres doutes ainsi qu’à l’installation durable de sa culpabilité. Il avait fini par quitter le lit, la chambre puis le manoir pour ne pas laisser exploser sa colère devant elle. Il la protégerait de tout, il s’en sentait le devoir après l’avoir laissé à la merci de Mattéo, y compris s’il s’agit de la protéger de lui-même et de ses émotions chaotiques et bouillonnantes comme la lave. Culpabilité, colère, méfiance et douleur se mêlaient si intimement en lui qu’il avait défoulé sa frustration et son énervement en coupant du bois derrière la maison jusqu’à ce que ses muscles implorent grâce. Une douche brûlante n’avait en rien atténuée les nœuds qui s’étaient formés dans sa gorge et dans son estomac. Et lorsqu’il était revenu dans la chambre, elle dormait toujours, où prétendait dormir. Il lisait sur son visage lissé par le sommeil chaque émotion qui l’habitait. Elle le quitterait une fois de plus, parce qu’elle se flagellait comme toujours. Pourtant, on ne contrôlait pas l’amour, cela leurs étaient tombé sur le coin du nez. Gâcherait-elle ce qu’il y avait entre eux pour se punir d’avoir tenté d’aimer deux hommes en même temps, de consigner d’eux parts d’elle-même sans y parvenir ? Accepterait-elle enfin ce « nous » à la place de deux « je » ? Comment en étaient-ils arrivés là ? Comment avait-il pu accepter de laisser s’installer cette ombre sur leur couple ? Cette menace d’une sanction pour crime de l’avoir trop aimé, plus aimé qu’elle n’avait aimé Mattéo ? On ne choisissait pas de tomber amoureux, mais on choisissait de tout briser compléta-t-il mentalement alors qu’elle ouvrait enfin les yeux, des yeux assombris par un combat intérieur, il savait alors qu’elle allait tout envoyer promener, qu’elle le fuirait une fois de plus. La question était de savoir s’il la laisserait faire, une fois de plus. Car l’amour, aussi inconditionnel qu’il soit peut parfois avoir ses limites.

Huit heures plus tôt

Tel un frisson l’impression de malaise avait couru sur sa peau, grimpant le long de son échine, le glaçant progressivement de l’intérieur. Il avait machinalement frotté ses avant-bras pour se réchauffer et chasser cette fraicheur qu’il avait mis sur le compte de la climatisation poussée à son maximum pour éviter que la chaleur extérieur ne transforme la maison en four. Enferré dans un débat enflammé au sujet de l’orientation médiatique a donné à son mariage, où comment ses conseillers espéraient obtenir son aval pour utiliser Tosca afin de servir sa campagne en lui donnant le clinquant people/romance que tous attendaient durant cette période d’élection. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que les émotions qu’il ressentait n’émanaient pas de l’idée que son mariage s’étale dans la presse à scandales et sur le fait que Tosca se trouve projeté sur le devant de la scène. Ce n’était pas de la gêne qu’il éprouvait, encore moins de la colère ou de l’indignation, ces émotions ne lui appartenaient pas, il ne le ressentait comme les siennes. Un frisson désagréable remontait le long de sa colonne vertébrale, un malaise persistant s’installait en lui ; il savait que quelque chose était arrivé, que quelques chose lui était arrivé à elle. Elle avait besoin de lui. Dégoût, anéantissement, souffrance. Elle avait besoin de lui. La panique l’envahit soudainement, un sentiment d’urgence, une douleur aigüe dans les tempes, il fallait qu’il la rejoigne, immédiatement, sa douleur lui était intolérable. Il se leva si brusquement que sa chaise bascula sur le sol dans un fracas épouvantable, le silence se fit autour de la table. Il Divo lui-même, par audioconférence, se tue. Thybalt était connu pour sa patience et son grand self-control, par pour ses mouvements d’humeurs et ses colères, aussi son brusque sursaut surpris ses collaborateurs. Tous se doutaient que la conversation autour de l’essentielle médiatisation de son mariage pour sauver son image de conservateur alors que des rumeurs d’homosexualité cachée circulaient dans la presse, risquait d’être explosive mais pas à ce point. Il quitta la pièce sans un mot, comme si le diable lui-même était à ses trousses. Il n’avait ressenti aucune gêne a quitter ses obligations de manière aussi abrupte, il n’avait déjà que trop trainé, il n’éprouvait que de l’inquiétude, de la peur, ce sentiment que sa vie, leurs vies dépendaient du temps qu’il mettrait à la rejoindre. La peur est un stimulent puissant, aucune douleur dans le bas du dos, aucun claudiquement n’auraient arrêtés sa cavalcade éperdue. Ses doigts semblaient pris de frénésie alors qu’inlassablement il tentait de la joindre lorsque, prisonnier de l’habitacle de sa voiture il se frayait aussi rapidement que possible un passage entre les masses de badauds qui se promenaient dans les rues de la Citta Antica. A chaque fois qu’il basculait sur sa messagerie la tension dans ses muscles augmentait. Il avait peur, peur qu’on lui ait fait du mal, peur pour elle comme seul un homme amoureux peut avoir peur pour celle qu’il aime. Il ne pensait à rien d’autre qu’à elle, à la faible pulsation de ses émotions alors qu’il se frayait un chemin dans les ruelles bondées de Vérone. La pulsation devenait moins intense au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la Casa, il suivait aveuglement ses sens, insensible au monde extérieur, à toutes ces choses qu’il prenait d’ordinaire le temps de calculer : garer sa voiture loin de la Casa, faire attention à la présence de ses cousins ou de son frère parmi les touristes, veiller à ce qu’aucun journaliste ne se trouve dans les parages. Il se fichait de tout cela, seul comptait la retrouver rapidement, de peur … de peur de la … ce fut comme un gouffre qui s’ouvrit en lui lorsqu’il la retrouva dans sa chambre. Il savait, avant même de pénétrer dans sa chambre il savait. Il savait qu’il était venu, qu’il avait provoqué ce chaos. Il n’y avait que lui qui aurait pu la ravager à ce point, l’anéantir en lui envoyait au visage toutes ses valeurs auxquelles elle tenait : fidélité, sincérité, amour. Il était venu. Il l’avait prise, il avait pris tout ce qui faisait d’elle la femme qu’elle avait été, il l’avait blessé, ravagé, mutilé. Elle était là, à demi nue, recroquevillé sur elle–même et il sut, il sut qu’il venait de perdre la partie. Le destin venait de se dresser entre eux. Il sut qu’elle allait le rejeté, qu’il allait souffrir, qu’elle allait souffrir. Mais il ne recula pas. Il l’aimait. Et lorsqu’elle se serra contre lui, âme en peine, corps en souffrance, il se jura que jamais plus il ne laisserait quiconque lui faire du mal. Il aurait pu le tuer pour ce qu’il lui avait fait. Le retrouver serait si facile, ridiculement facile pour lui, pour son grand-père. Mais il la respectait trop, suffisamment en tout cas pour se retenir, respecter sa volonté, elle voudrait qu’il le laisse en paix, elle s’accuserait de tout mais jamais, lui n’oublierait cette journée. Jamais. Elle frissonnait entre ses bras et l’impuissance lui serra le cœur, il ne pouvait rien pour l’aider, elle serait seule pour affronter cette épreuve, sa souffrance, cette souffrance qu’il ne comprenait pas, n’ayant aimé qu’elle de toute sa vie. Il prit soin d’elle, recouvrant son corps nue de son manteau, la serrant contre lui et la soulevant en prenant garde de ne pas la serrer trop fort là où déjà sa peau bleuissait, cette peau qu’il avait pétrit de ses mains, ses formes dont il avait amoureusement retracé les volumes et les courbes. Et il le haït, de toutes ses forces, de toute son âme d’avoir fait d’elle une victime. Elle ne pesait rien entre ses bras, inerte, blottie contre lui, il sentait sa respiration régulière contre sa gorge. Il descendit les escaliers en prenant soin de ne pas la secouer, c’est alors qu’il rencontra le regard de ??. Etrangement il ne se soucia pas d’être vu dans cette maison, il ne se souciait plus de ce que diraient les autres. Elle était toute sa vie, et elle avait besoin de lui, il dû lire cet amour farouche dans ces yeux et l’étincelle de rage contenue qui confinait presque à la folie car il n’essaya même pas de le retenir. Il l’emporta loin de cette maison, de ce qui s’y était produit.

(…)

« MARIA ! » Dans son cri d’appel résonnait distinctement sa détresse. La vieille domestique avait beau vieillir et son ouïe décroitre elle savait encore reconnaitre les accents de panique dans la voix de son « garçon ». Elle s’était attendue à ce qu’il revienne mal en point, comme toujours lorsqu’il se précipitait chez la jeune femme qui occupait son cœur et ses pensées, mais pas au spectacle qui l’attendait lorsqu’elle franchit la porte de son domaine, la cuisine, avec l’idée de lui passer un savon sur le fait d’abandonner des invités pour courir les filles, dans le but de lui changer les idées. Elle ne s’attendait pas à la trouver dans les bras du gamin, tremblant de tous ses membres, comme prise de convulsion, ses dents s’entrechoquant, à demi-nue, le corps meurtrit par des ecchymoses qui dénotaient sur sa peau pâle. Elle ne s’attendait pas à se regard désespéré que lui lança le jeune homme, il n’avait plus de mère, plus de sœur, elle était le seule modèle féminin de son existence. Elle avait besoin d’elle, il avait besoin d’elle. Ils avaient besoin de son aide.
« Amenez là en haut. » Souffla Maria en reprenant ses esprits. Elle le précéda dans l’escalier à petits pas pressés afin d’ouvrir l’arrivée d’eau chaude. La petite avait besoin de son aide, d’être réchauffée, dorlotée. La plus part des victimes de brutalités se lavaient afin de faire disparaitre physiquement toutes traces de l’agression. Procéder par étapes, la nettoyer, enlever les coulées de maquillages sur ses joues, nettoyé ses cheveux rendues luisant par la sueur froide qui parcourait ses membres. Elle semblait avoir régressé, blottie contre le gamin, paniquant lorsqu’il la déposa dans la baignoire et en le voyant s’éloigner d’à peine dix centimètre. Il embrassa son front, seul partie de son corps qu’il semblait s’accorder le droit de toucher sans craindre de lui faire mal. Il la rassura en murmurant à son oreille puis sortit de la pièce sans un mot. Maria prit le relais. Nettoyer la jeune femme prit du temps, le temps pour Thybalt d’effecteur l’aller-retour entre la salle de bain et le bureau.
« Dois-je le retrouver ? » Giulio l’attendait comme à son habitude sur son écran.
« Le téléphone arabe fonctionne vite. » Commenta Thybalt en s’emparant de la bouteille de bourbon posée sur le coin de la cheminée. Il en but une longue gorgée. « Il ne doit rien lui arriver. » Articula-t-il, il dû fournir un effort surhumain pour donner cet ordre.
« Thybalt… » Commença le vieil homme en contenant difficilement sa colère.
« Il ne doit rien lui arriver Giulio. Rien. Elle ne se le pardonnerait jamais. J’en ai déjà assez fait. Elle aura besoin de temps. Je préfère lui donner du temps que de la perdre à tout jamais. Elle l’aimait, elle doit faire son deuil. » Il cherchait à s’apaiser, à étouffer sa colère, une chose suffisamment difficile à gérer sans que Giulio en rajoute. « Promet le moi. »
« Elle est ma petite fille. »
« Elle est ma femme. Je te fais confiance en matière de politique. Fait-moi confiance lorsqu’il s’agit d’une femme que j’ai aimé toute ma vie et dans bien d’autre apparemment… »

(…)

« C’était lui n’est-ce pas ? Est-ce que tu as … » Les questions qui lui brûlaient les lèvres, qui les avaient franchis. Avait-elle fait l’amour avec un autre, l’avait-il forcé ? Que c’était-il passé ? Il avait besoin de savoir, pour arrêter d’imaginer ce qui s’était passé ce matin ? Elle s’était tellement éloignée de lui en quelques minutes, où était la jeune femme qui s’était blottie contre lui, abaissant toutes ses barrières pour qu’il la serre contre lui. Elle avait cru que c’était lui, sa faiblesse avait causé sa perte, ses bleues sur ses membres, sa culpabilité. Il ressentit comme une gifle qui cingla l’air entre eux lorsqu’elle se réfugia contre la tête de lit en sifflant de ne pas la toucher, elle ne voulait pas de lui, d’eux, de ça. Elle rejetait tout en bloc, ces dessins anormaux, cette vie avec lui. Cela faisait mal, il avait beau s’y attendre, il n’avait pas prévu cette brulure dans la poitrine, ce déchirement dans son âme, elle ne voulait pas de lui, pas pour l’instant. Ses bleues dans ce dos qu’elle lui présentait comme une autre barrière entre eux, cela faisait mal. Il ne dit rien, craignant de prononcer des mots qu’elle n’était pas prête à entendre. Il la laissa partir, sachant que c’était la meilleure chose à faire pour elle, pas pour lui mais pour elle. Il savait comment tout cela finirait, peut-être était-ce pour cela qu’il avait accepté de repousser l’échéance, d’accepter de vivre caché. Il savait ce qui se produirait. Il la connaissait, il savait que quelque chose viendrait les séparer. Le regard fixa il observa la course du soleil dans le ciel. Incapable de bouger, paralysé par la souffrance qu’il éprouvait à l’idée que peut être elle ne reviendrait jamais. Maria le trouva là. Elle ouvrit la porte, observa quelques instants sont protégés puis referma l’essieu sans mot dire. Les peines de cœur ne sont pas de petits bobos que l’on peut aisément réparer. Il faut du temps, beaucoup d’amour et de temps. Elle espérait simplement pour Tosca Dal Cappello que le temps ne serait pas trop long avant qu’elle revienne là où était sa place, là où avait toujours été sa place. Elle poussa son mari vers l’escalier qui desservait le rez-de-chaussée. Thybalt avait besoin de temps. Demain il se remettrait au travail. Elle le connaissait. Il avait dépassé le stade où il attendait la boule au ventre qu’elle revienne. Elle l’aimait, elle reviendrait, elle se chargeait de lui rappeler si la jolie brune trainait trop. Croix bois, croix de fer où elle ne s’appelait pas Maria.

(…)

« Un pli pour le Sénateur Andreotti ? » Le coursier avait fait son entré dans la salle de réunion en annonçant à voix haute et claire le destinataire de l’enveloppe en carton qu’il tenait sous le bras. Thybalt redressa la tête de la pile de documents qu’il examinait avec ses conseillers. Ne supportant plus d’attendre chez lui, il avait fini par louer un endroit pour organiser sa campagne, gérer ses bénévoles et recevoir ses sponsors financiers. On entrait et on sortait d’ici comme dans un moulin aussi rien d’étonnant à ce qu’un coursier trouble une réunion de la plus haut importante, un coursier boutonneux au regard torve qui mâchouillait une gomme à mâcher sans éprouver la moindre gêne. Thybalt lui adressa un sourire indulgent et octroya une pose de quelques minutes à ses conseillers. Chacun se leva et entreprit de rejoindre le coin cuisine, la secrétaire de Thybalt au Sénat s’assurait que l’endroit était toujours fournit en café frais et en petits gâteaux, avec elle il avait déjà gagné une campagne, pas de raison à ce qu’il perde celle-ci.
« Juste Andreotti. Je ne suis plus sénateur. » Lui répondit Thybalt en se levant, la main sur le pommeau de sa canne de marche. « Il vous faut une signature ? » Pour toute réponse le coursier lui tendit son écritoire et son palm, Thybalt y inscrivit sa griffe et récupéra l’enveloppe en souriant. Un sourire qui se fana lorsqu’il reconnut l’écriture sur l’enveloppe de kraft. « Merci. » Marmonna-t-il en s’emparant prestement de l’enveloppe. Il n’avait pas eu de nouvelles depuis plusieurs jours, en réalité il savait exactement depuis combien de temps elle ne s’était pas manifesté, il savait également qu’elle s’était absenté plusieurs jours loin de Vérone, de la Casa, et que depuis elle se terrait chez elle. Giulio l’alimentait en informations, alors qu’il désirait ne rien savoir, de toute évidence le patriarche Andreotti vivait aussi mal que son petit-fils l’absence de Tosca, où l’absence de joie de vivre chez son petit-fils justement.
« Thybalt est-ce que ça va ? » La main d’Ugo sur son épaule le fit sursauter. « Vous ne semblez pas dans votre assiette. » Sollicitude et inquiétude qui caractérisaient son bras droit toujours soucieux de son bien-être. Il se secoua mentalement, il était en pleine campagne, des articles à son sujet et au sujet des autres candidats filtraient régulièrement dans la presse. Il avait fait l’objet d’une campagne de discréditation tour à tour au sujet de son invalidité, puis de son orientation sexuelle. Il se prêtait au jeu des interviews et des meetings depuis dix jours à un rythme effréné dans l’espoir de se maintenir dans la course. Et aussi, pour ne pas penser qu’elle ne lui avait pas donné signe de vie pendant plus de dix jours. Il se rappela sa conversation avec Giulio la veille, son grand-père l’enjoignant de retrouver la jeune femme, de lui faire entendre raison, à la fois parce qu’il ne supportait plus de le voir se noyer dans le travail mais aussi car des rumeurs lui étaient parvenus au sein du Sénat, un scandale se préparait à Rome, quelque chose qui ne serait pas bon pour sa future potentielle carrière. On murmurait que le fervent fer de lance de l’UDC se serait marié à une femme dont l’identité restait secrète car elle n’était en rien convenable. D’après Giulio il fallait mettre bon ordre à tout cela, trouver une riposte et pour cela ils avaient besoin d’elle. Thybalt s’était refusé à cette solution. Il lui accorderait le temps dont elle avait besoin. Giulio avait tempêté, il avait insisté, tenter de soudoyer, d’appâter, de berner sans succès. Si elle était finalement capable de s’éloigner de lui, Thybalt était tout bonnement incapable de rompre une promesse qu’il lui avait faite. Giulio n’avait pas confié à Thybalt qu’il surveillait de près les faits et geste de ce Cipriani et de son père, il ne lui avait pas confié qu’il craignait pour sa carrière et son avenir alors que Mattéo semblait avoir compris qui était l’amant de son ex fiancée. Il n’avait pas confié non plus à Thybalt ses doutes au sujet de Tosca, sa peur qu’elle ait choisit de refuser son amour si elle avait jugé qu’on le lui imposait, qu’elle était prisonnière et incapable de choisir par elle-même. Thybalt décacheta l’enveloppe les mains légèrement tremblante et la renversa sur la table. « Ah elles sont arrivées ! » S’exclama son conseiller en examinant les épreuves. « J’ai rappelé la photographe pour voir où elle en était dans son agrandissement des portraits. Ils sont superbes ! Je vais les envoyer à l’imprimeur dès que vous aurez choisi la photo que vous souhaitez vous apparaitre sur les affiches d’appel au vote. » Ugo ne remarqua pas le trouble de son employeur lorsque celui-ci se tourna vers lui et le dévisagea longuement.
« Vous avez eu Tosca Dal Cappello en ligne ? » Lui demanda-t-il en se servant une tasse de café, l’air de rien.
« Oui, avant-hier, je ne vous l’ai pas dit ? Elle est revenue de voyage pour déposer les épreuves, je pensais vous l’avoir dit pourtant ? »
« Ce n’est pas grave, je préfère celle-ci. » Ajouta-t-il en désignant au hasard une des photographies pour détourner l’attention de son conseiller de son visage, sachant qu’une émotion subtile pouvait le trahir à tout moment. Elle avait parlé à Ugo. A Ugo. Que c’étaient-ils dis ? Avait-elle demandé de ses nouvelles ? Confirmer son retour dans l’équipe de campagne dans les jours à venir ? Comment allait-elle ? Où était-elle allée ? Avec qui ? Comment se sentait-elle ? Avait-elle fait le point ? Il soupira et fourragea dans ses cheveux nerveusement.
« On s’y remet » Proposa Ugo en souriant après avoir confié la photographie choisie par Thybalt à la secrétaire qui se rendrait aussitôt la réunion terminée chez l’imprimeur mais, l’esprit du principal intéresser était déjà ailleurs, il hantait les murs d’une antique maison du centre antique de Vérone, à l’affut du moindre mouvement, du moindre geste dans sa direction. Il attendait.

(…)

« Comment réagissez-vous aux accusations d’homosexualité émises à votre encontre ? » La question tant redoutée, celle dont il ne savait trop comment se défaire sans entrainer les médias sur un sujet encore plus sensible, celui de son mariage. Thybalt garda un instant le silence, captivant l’auditoire, il avait donné cette conférence de presse le lendemain du placardage de ses affiches de Campagne dans toute la ville, il voulait faire taire les rumeurs mais difficile d’agir sans impliquer son mariage, un mariage dont personne ne savait rien, qui restait secret et dont les médias n’avaient aucune preuves. Un mariage qui faisait parler et que dont on cherchait à déterminer s’il était bidon ou non. Désormais il choisissait ses mots avec bien plus de soin que d’ordinaire, il devait aussi bien se protéger que protéger Tosca des retombées d’un choix qu’elle n’avait pas encore fait.
« Ma famille soutient l’Union Démocratique Chrétienne depuis de nombreuses années. Mon grand-père, mon arrière-grand et mon arrière-arrière-grand-père ont été des membres majeurs et fondateurs pour certains de ce parti. Je défends aujourd’hui des valeurs jugées désuètes par une grande partie de ma génération : travail, famille, patrie et religion. M’attaquer à la veille du début de ma campagne sur mon orientation sexuelle en se basant sur un changement vestimentaire dû plus à ma conseillère en image qu’à un changement de bord a de quoi être troublant. Mais je ne suis pas là aujourd’hui pour débattre de mes partenaires intimes, ni de mes préférences en matière de relations sexuelles. L’homosexualité n’est plus un sujet tabou au sein de l’Eglise Catholique, on enseigne désormais aux enfants à accepter et à respecter les choix de chacun, y compris lorsqu’il s’agit de voir s’aimer deux personnes du même sexe. Que je sois homosexuel ne changerait rien à mon programme, à mon ambition de servir cette ville de mon mieux, elle ne remettrait pas en cause mon intégrité ni ma fois. » Il marqua une pose, attendit une éventuelle question annexe puis reprit la parole. « Une autre question ? »
« Qu’en est-il de votre mariage ? Que pense votre femme de ces accusations ? »
« Comme je l’ai dit, ma vie privée n’est pas le sujet de ce meeting. » Se borna t-il à répondre en souriant. « Autre question ? »
« Quel est votre opinion sur la crise financière internationale, quelles réformes comptés vous prendre pour préserver Vérone ? »

Lorsqu’il quitta la scène pour les coulisses de la salle de conférence il envoya sa bouteille heurté violemment un mur. Aussitôt le silence s’abattit sur l’arrière salle. La fuite de Tosca le pesait, son silence le pesait, l’absence de sincérité de ses discours l’angoissait, il avait besoin de réponse, de savoir sur quel pied danser, d’être sûr de pouvoir compter sur elle, sur sa présence à ses côtés. Il se prit le visage entre les mains et se laissa tomber sur une chaise non loin de là. Il faiblissait, ses migraines de plus en plus fortes avaient fait leur grand retour, il avait besoin d’elle, de son soutient, quand bien même ils n’apparaitraient pas dans la presse. Il avait simplement besoin d’elle.

« Venez Sénateur, je vous ramène chez vous. » Murmura Ugo en le remettant sur ses pieds. En passant il glissa à une chargée de communication. « Trouvez-moi Il Divo. Rapidement. Je le veux en ligne dans une demi-heure. »

(…)
« Il ne va pas apprécier cela. » Murmura Ugo en jetant un coup d’œil à son passager. « Merci Paolo. » Ajouta t-il en refermant l’écran de son portable.
« Qu’est-ce que je ne vais pas apprécié ? » » demanda Thybalt sans ouvrir un œil, toujours affalé sur le fauteuil passager.
« Un nouvel article vient de paraitre sur le site de la Vox Populi. » Son patron ne marqua pas sa surprise ou encore sa colère, il resta inexpressif ce qui l’inquiéta plus encore.
« On m’y voit avec un jeune homme à moitié nu dans une maison ancienne de la ville ? » » demanda Thybalt pince sans rire en pensant qu’une photo de lui et de Chico à la soirée de Rachele aurait très bien pu être trafiqué par un journaliste. Il s’attendait à tout et ne se vexait plus de rien, il avait fait campagne une fois. Cette fois-là une ex petite amie avait essayé de lui coller la paternité de son enfant sur le dos, une rumeur d’homosexualité ressemblait à du pipi de chat à côté. Plus rien ne le touchait. Elle était la seule à avoir ce pouvoir sur lui.
« Il semblerait que quelqu’un vous ait prit en photos, vous et madame Andreotti, lors de votre retour de Rome. Elle n’est pas identifiable, mais à présent ils vont la chercher. » Thybalt poussa un soupire à fendre l’âme et ouvrit les yeux. « Faite en sortes de retarder le plus possible l’apparition de photos en claire… Lâchez du leste au sujet de ma dernière conquête avant mon mariage… L’amie qui m’avait accompagnée au Bal. »
« Sénateur cela pourrait compromettre votre campagne ! » Se récria le jeune homme.
« Je le sais. » Le résignation qu’il entendait dans la voix de son patron n’était pas pour le rassurer, loin de là.







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Tosca J. Dal Cappello
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MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Lun 15 Aoû - 3:25


Hell isn't such a big deal !


«Non, vous ne comprenez pas, heu... Luca.» Lu-t-elle sur le badge qu’il arborait à la poche droite, avant de marquer une pause en s’affalant sur le comptoir. «T’as quel âge ?» Lui demanda-t-elle brusquement en haussant un sourcil.
«16 ans, m’dame.» Répondit l’insolent avec quelques hésitations.
«Ok, donc Luca, à partir de maintenant je vais te tutoyer, d’accord ?» Le gamin hocha la tête sans sortir un son. «Je dois absolument trouver d’où provient cette photo !» S’énerva-t-elle en lui foutant le cliché sous le nez pour la quinzième fois.
«C’est votre mère ?» Demanda l’adolescent en y jetant un coup d’oeil.
«Non. Non, ce n’est pas ma mère, je n’ai jamais vu cette femme de ma vie et pour cause, elle est probablement morte !!»
«Qui ? Votre mère ?»
«Oui, aussi, mais non, cette femme !»
«Cette femme ?» Insista le gamin de plus en plus perdu, ses sourcils faisant les montagnes russes au-dessus de ses yeux plein de conneries.
«Cette femme n’est pas ma mère. Ma mère est morte, oui, mais ce n’était pas cette femme. Je ne sais pas qui est cette femme.» Reprit-elle en tentant de rester calme. Mais la patience n’étant pas un des traits de caractère les plus développé chez Tosca, c’était un peu beaucoup lui demander.
«Pourtant elle vous ressemble vachement quand même.»
«OUI !!!» Hurla-t-elle comme si l’équipe de foot de Vérone venait de marquer un but. Comme si l’équipe de foot de Vérone pouvait marquer un but. «Oui, elle me ressemble, c’est bien simple, ça pourrait être moi si j’avais un goût prononcé pour les permanentes et que j’avais, je sais pas... 70 ans !!!»
«C’est peut être bien votre mère en fait, mais vous le savez pas.» Annonça-t-il, une lueur de génie dans le regard.
«Non ! Je connais ma mère et ce n’est pas ma mère ! Ma mère est née en 1956, cette photo date minimum des années 60-65, donc ce n’est pas ma mère. Tu captes ?»
«Votre grand-mère alors ?»
«Bon, écoute Einstein.» Le coupa-t-elle en respirant profondément pour garder son calme, les deux mains crispées sur le comptoir et les yeux fermés pour ne pas prendre le risque de voir la tête du gamin et de la lui exploser. «Là, tu vois, je suis à deux doigts, mais vraiment deux tout petits doigts, deux doigts de bébé, et encore un bébé atteint de nanisme, tu vois ? Je suis donc à deux doigts de sauter par dessus le comptoir, de t’attraper par les cheveux, et de te faire cracher tes dents une par une à force de taper ta tête contre ton clavier d’ordinateur.» Elle rouvrit les yeux, et dans un sourire crispé lui demanda : «Tu saisis ?» Le gamin, mâchoire décrochée, se contenta de hocher la tête sans dire un mot. «Bien. Alors, on va arrêter de refaire mon arbre généalogique, et on va s’accorder à dire que cette femme n’est en rien un membre de ma famille, ni ma mère, ni ma grand mère, ni la cousine par alliance du chien de ma tante, ok ? Bien. Maintenant qu’on est d’accord sur ce point, j’aimerais que tu m’ouvres ce putain de portique afin que je puisse aller consulter les archives du journal, et retrouver le nom de cette femme-là, qui je le répète, n’est ni moi, ni ma mère, ni mon père.» Elle claqua la photo sur le comptoir et reprit sa respiration en tâchant de calmer ses nerfs à vif. Le garçon hésita un instant, préférant certainement garder le silence, ou espérant se rendre invisible ou disparaître en flaque d’eau, mais constatant qu’il n’avait aucun des supers pouvoirs de ses comics préférés, se racla la gorge avant de souffler faiblement.
«Je peux pas madame.» C’est à ce moment-là que la tête de Tosca heurta le bois du comptoir, tandis qu’elle gémissait de frustration. Le gamin sauta sur ses deux pieds, et s’empressa de tapoter la main de la dame, comme si ça avait le pouvoir de la réconforter. «Il vous faut un pass visiteur, madame. Sans le pass visiteur, j’ai pas le droit de vous laisser rentrer aux archives. J’suis désolé madame.»
«Il faut que j’aille où pour demander ce foutu pass visiteur ?» Demanda-t-elle en relevant la tête, regard noir et tronche de bombe atomique prête à faire péter Hiroshima et Nagasaki.
«Bureau 612 au troisième étage.» Lui répondit-il en se mordant la lèvre inférieure. Tosca, un grognement aux lèvres, récupéra son sac et sa photo, avant de tourner les talons, maudissant intérieurement les adolescents et leur cerveau atrophié. «Mais c’est fermé !» Lui lança se dernier dans son dos, l’immobilisant brusquement, poings serrés et épaules tremblantes.
«Comment ça c’est fermé ?» Demanda-t-elle sans se retourner, la voix vibrant d’une colère sourde.
«Le bureau ferme à 17h, m’dame.»
«Et il est ?»
«17h03.»
«Tu sais quoi, Einstein ?» Lança-t-elle en lui tournant toujours le dos. «Je vais compter jusqu’à 3. Si à 3 tu n’as pas disparu, je jure sur mon paquet de Marlboro, et Dieu sait à quel point j’y tiens, que demain tu péteras des chocapics. Comment ça ? Parce que je t’aurais fait avaler tes céréales par le trou de balle. Attention... 1... 2...» Le gamin eut disparu avant même qu’elle ne commence à compter. Tremblant comme une feuille, il resta planqué sous son comptoir jusqu’à ce que sa mère, inquiète de ne pas le voir rentrer chez lui, vienne l’y chercher sur les coups de 21h.

A cette heure-là, Tosca avait déjà regagné la chambre d’hôtel qu’elle occupait depuis près d’une semaine, une chambre d’hôtel minable avec juste un lit, une télé minuscule, une bible, et une petite salle de bain. Mais peu importait, à cet instant-là, tout ce qui comptait n’était pas son confort, mais la connexion wifi qui lui permettait de prolonger ses recherches jusqu’à une heure tardive de la nuit. Malheureusement, même la fée internet avait ses limites, et bien des informations, les plus intéressantes évidemment, ne se trouvaient pas sur internet. Elle avait emporter le journal de Willy avec elle. Oui, elle l’avait volé, si vous préférez, mais puisqu’elle était mariée sous le régime de la communauté de bien, disons qu’il s’agissait juste d’un emprunt temporaire. Le soldat semblait avoir entreprit beaucoup de recherches, et naïvement, Tosca avait pensé qu’avec les moyens actuels mis à sa disposition, elle n’aurait aucun mal a obtenir les réponses qui avaient résisté à Willy. Sauf que non, non les réponses ne venaient pas, tout ce qu’elle trouvait étaient suppositions et nouvelle série de questions. Comme cette photo sur laquelle elle était tombée presque par hasard en orthographiant mal un mot dans Google image. Au milieu de tout un flot de photos inutiles et sans rapport, elle avait trouvé cette femme, ce cliché, issu des archives d’un journal non consultable en ligne. C’était peut être rien, c’était peut être sans rapport, mais puisque c’était son «sosie» le plus récent, jusqu’à présent, elle avait peut être un petite chance de la trouver en vie, et donc de lui parler. Pour lui dire quoi ? Pour lui demander quoi ? Elle n’avait pas encore d’idée précise sur la question, mais dans un premier temps, il fallait qu’elle la retrouve, ensuite, et bien, elle improviserait. Tosca reposa le cliché sur le matelas, et s’empara d’un nouveau, plus récent, bien plus récent, imprimé par ses soins, et malmené par les nombreuses manipulations que l’on devinaient dans les pliures et les cornes. La photo d’un couple, à n’en pas douter, un couple heureux, amoureux, et sincère. Officiellement elle n’avait imprimé cette photo que pour pouvoir la comparer à d’autres, plus anciennes, photographies, peintures, gravures, enluminures, qu’importe le support il les représenterait toujours, dans d’autres costumes, d’autres coiffures, d’autres époques, mais toujours ces mêmes visages, ces mêmes sourires, et surtout, surtout, surtout, ce regard, cet échange de regard, fervent, ardent, incandescent, où pointait l’inquiétude. Officiellement c’était un cliché témoin, l’échantillon comparatif, mais au final, elle dormait avec, circulait avec, vivait avec, c’était le seul bien précieux qu’elle avait. La dernière chose qui la rattachait encore à Vérone. Du bout des doigts, elle caressa le visage masculin, avant de reposer son précieux papier sur les draps. La cigarette aux lèvres, elle se leva pour ouvrir la fenêtre de cette chambre non fumeur, et s’accouda sur le rebord. Six jours qu’elle était ici, et tout le monde l’ignorait. Cela aurait pu lui conférer un sentiment de légèreté, de liberté, mais elle se sentait plutôt comme un animal traqué, en planque. Elle avait fuit Vérone officiellement pour mener à bien ses recherches, mais en fait elle n’avait pas eu d’autres choix. Elle avait fuit Vérone parce qu’il ne pouvait en être autrement. Si elle était restée, combien de temps aurait-elle mis pour revenir sur sa décision et retourner se vautrer dans ses bras ? Une semaine ? Un jour ? Une heure ? Rien n’était résolu, les questions étaient toujours les mêmes, la confusion aussi. Elle ne voulait pas de ses bras parce qu’on les lui imposait. Elle voulait pouvoir choisir, elle voulait avoir le choix. C’était la seule chose qui lui restait dans cette putain de vie ! On lui avait imposé un nom, on lui avait imposé un prénom, un héritage aussi, lourd, très lourd à porter, on avait été jusqu’à lui imposer un métier, et finalement, même si elle avait bien du mal à se l’avouer parce qu’il s’agissait de sa mère, on lui avait imposé des fiançailles et un mariage aussi. Elle n’avait jamais voulu épouser Matteo, avant même de croiser la route de Thybalt, elle savait qu’elle ne voulait pas l’épouser. Elle avait pensé qu’il s’agissait de l’idée du mariage, en lui-même, qui la révulsait, s’engager pour la vie et gniagniagniaaa... Mais la facilité avec laquelle elle s’était mariée avec Thybalt, même pour de faux, et la facilité avec laquelle elle s’imaginait sans aucun problème l’aimer pour toujours, tendaient à prouver que ce n’était pas le mariage en lui-même qui posait problème, mais bien Matteo, ou quiconque qui ne serait pas Thybalt. Parce qu’intérieurement elle savait qu’il en aurait été de même pour n’importe quel homme qu’elle aurait pu aimer. Comme si on l’empêchait de nourrir ce genre d’envie avec un autre afin de la préserver intacte pour cet homme. Cet homme qu’elle avait aimé éperdument dès le premier regard, cette paire d’yeux qu’elle avait pourchassé au milieu du carnaval de Venise, cet homme qui finalement avait été tout à côté d’elle un nombre incalculable de fois, sans jamais croiser réellement sa route jusqu’à cette année. Et c’était justement ça le problème. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ? Ok, l’amour ne s’explique pas, l’amour ne se commande pas, mais l’amour, l’amour que les gens connaissent et relatent dans les livres, les films, etc, l’amour n’a rien à voir avec l’Amour. Ce sentiment d’appartenance, de fusion, de symbiose totale, de connexion, de combustion, ce sentiment-là n’existe pas normalement. Les gens qui parlent de coup de foudre et d’âme soeur ne savent absolument pas de quoi ils parlent, jamais le plus amoureux des couples ne pourra, ne serait-ce qu’entrevoir la moitié du panel d’émotions qui traverse la jeune femme lorsqu’elle est aux côtés du politicien. Jamais. Et pour cause, c’est comme deux molécules aimantées qui se rapprochent encore, encore, et encore, se dansent autour en formant des gerbes d’étincelles, avant de s’entrechoquer pour créer le Big Bang, et l’univers qui va avec... ou le chaos. Et tout ces trucs bizarres qui allaient avec, l’électricité, les rêves prémonitoires ou pas, l’apaisement, et l’envie de lui sauter dessus en permanence. Non pas qu’elle ait jamais été prude, mais rarement elle avait eu le sentiment d’être aussi dévergondée, aussi charnelle et délurée. Avec Matteo ça avait toujours été un moment de complicité, un moment de plaisir partagé, alors qu’avec lui c’était comme la communion de deux êtres, c’était au-delà du plaisir et du partage, c’était comme s’il était normal de ne faire qu’un, et que c’était le reste du temps, lorsqu’ils étaient deux être distincts, qui était l’anormalité de la chose. Et ça non plus elle ne le supportait pas. Elle voulait pouvoir avoir le choix, le choix de lui dire «non pas ce soir, j’ai la migraine et tu me soûles !», l’option de ne pas avoir envie de lui certains soirs, pas seulement faire semblant de ne pas avoir envie de lui, ne vraiment pas avoir envie de lui, comme c’était le cas pour toutes les autres femmes, avoir la certitude qu’un jour, après plusieurs années de vie commune et une grosse dispute, elle pourra partir avec ses enfants sous le bras et demander le divorce à cet abruti infidèle. Ce que toute femme amoureuse refuse et appréhende, mais que Tosca aimerait par-dessus pour avoir le sentiment, rien qu’une fois dans sa vie, d’être à peu près normale. Parce que le problème était là, elle savait qu’elle aurait toujours envie de lui, même avec la migraine, surtout avec la migraine puisqu’elle se calmait dès qu’il la touchait, qu’il ne la tromperait jamais, que ce soit dans un an, dans dix ou dans cinquante, pas plus qu’elle ne le tromperait lui, et qu’elle ne le quitterait pas non plus, parce qu’il ne lui en fournirait jamais l’occasion et qu’elle n’en aurait jamais la moindre envie. C’était comme ça, et ce n’était pas normal. Ça n’avait absolument rien de normal. C’était angoissant, fatiguant, déstabilisant, mais ce n’était en aucun cas normal. On lui avait imposé tout ça, on lui avait imposé Thybalt. Elle l’aimait, mais elle n’avait pas le choix, pas plus que lui ne l’avait. Ça marchait dans les deux sens même si, pour une raison inconnue, il semblait mieux accepter les choses qu’elle. Elle expira une volute de fumée vers l’extérieur, au-dessus des toits, en direction de se Colisée qu’elle devinait plus qu’elle ne voyait. Il fallait qu’elle trouve des réponses. Là non plus elle n’avait pas le choix.

(...)

«Satané ordinateur de fils de...» Elle interrompit sa volée d’injures en surprenant le regard outré d’une mère de famille trainant une petite brune par la main, loin, loin, très loin de la vilaine et grossière madame qui employait des mots interdits, surtout à l’endroit où elle se trouvait. La jeune femme en question offrit une terrible grimace à l’enfant qui s’esclaffa en se laissant tirer par sa mère.
«Est-ce un langage dans la bouche d’une si charmante jeune femme ?» Lança une voix dans son dos. «Sur le perron du Seigneur, qui plus est.» Cette voix, amusée, qu’elle connaissait si bien à présent, et qu’il l’obligea à fermer les yeux de résignation. Il l’avait retrouvé. Évidemment qu’il l’avait retrouvé. L’avait-il perdu un jour ?
«Et encore, vous ne m’avez jamais vu perdre à Mario Kart. Je suis capable d’enchainer des insultes dont même le tout puissant n’a pas connaissance.» Annonça-t-elle en guise de salutation.
«De quel genre ?» Voulu s’informer le vieil homme en faisant craquer son dos afin de pouvoir s’asseoir sur la marche à ses côtés.
«Putain de merde de sa mère les couilles à la bite. Et en général je répète plusieurs fois de suite «les couilles à la bite» avant de menacer la Princesse Peach de sévices sexuels très prisés par DSK en tapant la manette contre la première chose que je trouve, table basse, écran télé, partenaire de jeu... »
«Ah oui, quand même.» Répondit-il, impressionné.
«Et oui.» Souffla-t-elle avec une feinte fierté. «Du grand art.»
«Que faites-vous ici, Tosca ?» Mit-il fin à la comédie pour lancer les hostilités.
«Je profite de la wifi du McDo.» Répondit-elle en désignant le fast-food de l’autre côté de la piazza, d’un mouvement de tête, tout en sachant très bien qu'elle ne répondait pas à la véritable question. «En attendant que les Archives ouvrent leurs portes. Et vous ?»
«Je vous suis.» Annonça-t-il sans gêne.
«Ha oui ? Je pensais que vous veniez rendre visite à vos potes au Panthéon.»
«Non, pas aujourd’hui, je préfère votre compagnie, les morts sont bien moins distrayants.» S’amusa-t-il en jetant un regard derrière lui, à l’immense entrée du Panthéon où s’engouffraient les touristes par flot.
«Moins insolents, vous voulez dire ?»
«Moins rafraîchissants, c’est le terme le plus adéquat.» Ils restèrent silencieux un moment, puis lorsque le vieil homme jugea qu’il avait fait preuve de suffisamment de patience, il reprit la parole. «Je lui ai fais croire que vous étiez rentrée à Vérone.»
«Pourquoi ?»
«Ne pas vous voir est une chose, mais ne pas pouvoir vous imaginer en est une autre. Vous avez choisi de partir, de le quitter et de fuir, vous avez encore la possibilité de l’imaginer, de vous le représentez dans un environnement que vous connaissez. N’est-ce pas ce que vous faites ? Lorsque vous fermez les yeux le soir dans votre lit, n’est-ce pas ce que vous faites, vous le représenter chez lui, à Vérone, dans cette chambre, dans ce lit que vous avez partagé avec lui ?» Elle ne pouvait pas prétendre le contraire, c’est exactement ce qu’elle faisait. Le soir mais aussi le jour, lorsqu’elle pensait à lui et qu’elle se demandait où il était, ce qu’il faisait exactement. Alors elle n’avait aucun mal à se le représenter, à son bureau, malmenant ses cheveux d’une main, martyrisant les pages d’un dossier de l’autre. Que ce soit la réalité ou non, peu importe, elle se le représentait, et ça calmait quelque peu le manque. «Il n’a pas cette chance. Il ne sait pas où vous êtes, ni ce que vous êtes entrain d’entreprendre. Qui vous dit qu’il ne vous imagine pas à Venise, dans les bras de l’autre ? Vous avez choisi de partir, lui ne fait que subir. Je ne dis pas que votre position est enviable, mais elle est surement un peu plus tolérable que celle de mon petit-fils. Alors j’ai menti, je lui ai menti. Je lui ai dis que vous étiez de retour à Vérone, seule, en espérant que ça calmerait son mal.»
«Et ça a marché ?» S’enquit-elle, avec un peu trop d’empressement peut être. Il ne répondit pas, se contentant de hausser les épaules comme s’il n’avait pas la réponse à cette question, ou bien qu’elle était évidente. Ça n’avait pas si bien marché que ça, visiblement.
«Vous lui avez demandé du temps, il vous en laissera autant que vous le souhaitez, même si pour ça il doit souffrir physiquement et ruiner sa campagne. C’est son côté martyr sur la croix. En bon catholique, je respecte son comportement, mais je ne l’accepte pas. Rentrez Tosca, votre place n’est pas ici. Cette fuite ne vous apporte rien, pas même l’ombre d’une réponse. Rentrez, Tosca.»
«Est-ce un ordre ?» Demanda-t-elle en tentant de lui tenir tête.
«Non, je m’y suis essayé une fois, pas deux. Disons que je formule une demande, une simple demande. Cela fait des jours que vous êtes ici, et vous n’avez rien trouvé. Vous arpentez les allées des archives comme une âme en peine à la recherche d’un document qui vous dira que vous avez le choix de l’aimer ou non. Mais ce document n’existe pas, simplement parce qu’on n’a jamais le choix en amour. Qu’importe la force de cet amour, qu’il s’agisse d’une amourette de vacances ou d’une union de plusieurs décennies, vous ne trouverez pas une seule personne sur cette Terre qui aura décidé d’en aimer une autre. Vous n’aviez pas choisi d’aimer Matteo, comme vous n’avez pas choisi d’aimer Thybalt. Vous ne pouvez vous empêcher d’aimer cet homme, malgré le comportement qu’il a eu envers vous, un comportement intolérable, parce que vous n’avez pas le choix. L’amour, comme le désir, ne sont pas question de choix, et il en est ainsi depuis la nuit des temps. Voilà pourquoi vous ne trouverez jamais votre réponse, parce qu’elle n’existe pas. Et quand bien même, Tosca, si je vous offrais, aujourd’hui, la possibilité de ne plus aimer Thybalt, le feriez-vous ? Si je vous offrais un déclencheur en vous expliquant qu’en appuyant sur le bouton rouge, tous vos sentiments envers mon petit-fils s’effaceraient, le feriez-vous ?» Le vieil homme se redressa péniblement, essuyant l’arrière de son pantalon, avant de remettre son panama sur le sommet de son crâne. «Réfléchissez à cette question. Je vous offre un choix, un choix allégorique, mais un choix tout de même. Vous avez le choix dans l’éventualité de faire un choix. Si vous aviez le choix...» Continua-t-il en descendant les quelques marches le séparant de la place. Il connaissait déjà son choix, tout comme elle le connaissait, évidemment. Jamais elle ne choisirait de ne plus l’aimer. Une fois qu’on à goûté à ce genre de sentiment, comment pourrait-on se complaire dans des émotions insipides ? Elle n’avait pas besoin de réfléchir, elle savait qu’il avait raison, qu’il avait raison sur toute la ligne. Elle observa son dos s’éloigner, avant de l’interpeller par son prénom.
«Comment m’avez-vous retrouvé ?»
«Tout simplement en ne vous perdant pas, ma chère.» Répondit-il en balançant sa canne comme un vieux sudiste. «Et quand bien même c’aurait été le cas, alors il m’aurait suffit d’entendre parler du jeune adolescent chocapicophobique, pour savoir où vous trouver.» Il lui fit un clin d’oeil, avant de reprendre son chemin, amusé, comme toujours lorsqu’elle était dans les parages.




«Bonjour !» Ouai c’est ça, bonjour, se dit-elle en lançant un regard perplexe au trentenaire qui venait de la croiser en pleine rue. Jamais vu de sa vie. Mais c’était comme ça depuis deux jours, dès qu’elle sortait, dès qu’elle osait mettre le nez dehors parce que les risques de famine liés aux placards vides de la Casa l’y avaient poussé, elle devenait comme le centre de gravité de l’attention générale. C’était comme cette scène dans la Belle et la Bête, vous voyez de laquelle je parle ? Lorsque Belle se rend au village et que tout le monde se lance dans une chansonnette à base de «Bonjouuuuur ! Bonjour ! Oooh bonjour, Belle !» avant de chuchoter dans son dos qu’elle est étrange, hautaine, différente, sauvage et blah blah blah, en la pointant du doigt. C’était pareil pour Tosca depuis 48h. Des gens qu’elle ne connaissait pas la saluaient sur son passage, avant de sembler confier quelques croustillants secrets à leur femme/mère/soeur/ami(e)/chien ou que sais-je encore. Elle avait beau les fixer d’un oeil torve, rien ne faisait taire les cancans sur son passage. Quels cancans au juste ? Elle avait été habituée depuis l’enfance à souffrir d’une notoriété non voulue de part son statut de «descendante directe de Juliette» et habitante de sa prétendue maison, mais c’était du passé, les gens en étaient revenus, du moins les locaux, et quand aux touristes, comment auraient-ils pu savoir qu’il s’agissait d’elle lorsqu’elle n’était pas devant chez elle armée d’une pancarte «Je ne suis pas Juliette, crétin» ? Devait-elle mettre tout ceci sur le compte du beau temps et de la jovialité qui allait avec ? Peut être que ce type disait bonjour à tout le monde, après tout. «Bonjour !» Et cette petite madame sourire aux lèvres aussi, certainement. La mine toujours soucieuse, elle offrit quand même un petit signe de tête à la fleuriste, qui s’empressa de parader auprès de sa cliente. «C’est elle !» sembla entendre Sca, sans en être certaine. Elle qui ? Elle quoi ? Non, elle avait du rêver. Peut être qu’elle n’était simplement pas passée aussi inaperçue qu’elle le pensait, pendant ces quelques mois, et que du coup, le quartier était simplement ravi de la revoir parmi eux, un quartier peuplé de tas de gens qu’elle ne connaissait ni d’Eve, ni d’Adam. «Bonjour !» Décidément, les rumeurs concernant le manque d’amabilité des italiens ne s’appliquaient pas à Vérone. Elle était rentrée depuis un peu moins d’une semaine, avait passé les premiers jours enfermée chez elle, comme toujours, et avait fini par se trainer au soleil pour redonner vie à son antre, et depuis... Depuis c’était comme Wisteria Lane dans la Città Antica. Non pas qu’elle ait jamais regardé cette série, c’était Pâris qui lui en avait parlé. Étrange. Jusque dans les rayons, alors qu’elle tentait de se faire discrète, les gens la scrutaient bizarrement, certains lui souhaitant le bonjour, d’autres se contentant de l’observer avec insistance, avant de détourner le regard lorsqu’elle s’en apercevait.
«Bonjour, Tosca.» Lui lança l’homme qui ramassait ses achats sur le tapis de la caisse, avant de les ranger dans son sac.
«Heu... Bonjour type que je n’ai jamais vu de ma vie.» Répondit-elle en lançant un regard curieux à la caissière, qu’elle connaissait, elle. L’homme souleva son chapeau pour saluer les deux femmes, puis s’éclipsa au moment où la caissière commençait à passer les articles de Tosca sous le scann émettant des bip bip. «C’est quoi son problème à lui ? A vrai dire, c’est quoi le problème de toute la ville ? On a glissé un truc pas clair dans la nappe phréatique pendant mon absence, et maintenant l’eau potable est infestée par un toxine qui rend tout le monde aimable et avenant ? Non, sérieux, c’est flippant quand même, on se croirait dans un film d’horreur, le genre Bienvenue à Plaisantville, la ville où les gens sont sympas le jour et zombies la nuit, se nourrissant du cerveau des rares humains de passage. Ca se trouve, vous aussi vous êtes un zombie ! Vous allez me bouffer le cerveau, c’est ça, Leonie ?» La cinquantenaire émit un bref rire, avant de lancer une oeillade complice au client suivant, puis reporta son attention sur la vénitienne.
«Quelque chose comme ça, oui.» Répondit-elle, énigmatique, en passant les articles un par un sur le scann’, avec la dextérité de celle qui a fait ça toute sa vie. «Disons qu’il ne se passe plus grand chose dans notre ville. Une fois, une seule fois on a eu le droit à une romance tragique, et depuis on s’en dispute les miettes. Alors quand une nouvelle romance se profile à l’horizon, ça excite leur sens exacerbé de la romance mystérieuse. Faut pas leur en vouloir, c’est propre à l’espèce italienne de se mêler de ce qui ne les regarde pas.» Tosca la fixa avec perplexité, sans cesser de remplir son sac. Puis jeta des coups d’oeil de droite et de gauche pour constater que personne ne perdait une miette de ce qui se disait.
«Vous vous rendez bien compte que je ne comprends pas un mot de ce que vous racontez, Leonie ?»
«Ou peut être que tu comprends très bien, au contraire...» Lui répondit-elle en plissant un seul oeil, ce qui lui donnait l’air de souffrir d’un spasme musculaire, ce qui ne devait pas être l’apprentie Père Fouras. Tosca eu un mouvement de recul, claqua l’argent sur la caisse, et son sac à provision contre sa poitrine, se carapata sans demander son reste. Son histoire de zombies devenaient de plus en plus crédible à ses yeux. Une chose était certaine, la ville était entrain de virer barge, et elle semblait être la seule personne encore saine d’esprit en ces lieux, c’est dire l’étendue des dégâts, tout de même. Elle était entrain de presser le pas pour rentrer chez elle, bien à l’abri des regards insistants entre les hauts murs de la Casa, lorsque sa poche de jean se mit à vibrer avec frénésie. Difficilement, ses courses maintenues par un seul bras, elle tira le portable de sa poche arrière, avant de le coincer contre son oreille sans même regarder le nom de son interlocuteur.

«Qui que vous soyez, vous avez plutôt intérêt à ne pas me dire bonjour.» Lança-t-elle avec agacement.
«Heu... D’accord. Un soucis avec la politesse, mademoiselle ?» Retentit la voix d’Ugo, hésitante, comme toujours lorsqu’il s’adressait à elle.
«Trop de politesse tue la politesse.» Répondit-elle en tentant d’ignorer les regards sur son passage. «Je ne comprends pas ce qui se passe dans cette ville, pourquoi d’un seul coup tout le monde semble si enclin à me saluer, ça aurait tendance à me faire un peu flipper quand même.»
«Plaignez-vous ! Moi personne ne semble me voir, je dois garder le bras levé pendant des heures dans les cafés avant qu’un serveur ne me remarque.»
«Sifflez.»
«Pardon ?»
«Sifflez. Il faut sifflez le serveur, pas lever le bras, sinon vous pouvez toujours attendre en effet.» Le mit-elle au parfum. «Bonjour, Tosca !» La salua, au passage, un voisin qui ne lui avait plus adressé la parole depuis que Puck avait quelque peu traumatisé son chat. «Non, mais alors ça c’est la meilleure.»
«Encore un italien poli ?»
«Un voisin qui, il y a deux semaines aurait été près à déposer des mines anti-personnel dans mon jardin, et qui, aujourd’hui, gesticule de la main depuis sa fenêtre comme s’il était sous LSD.»
«Il l’est peut être.»
«Sous LSD ?»
«Oui, ou toute autre substance illicite.»
«Dans ce cas, c’est la quasi totalité de la Città Antica qui l’est. Vous n’avez rien remarqué d’étrange ?» Lui demanda-t-elle en se retournant d’un coup pour surprendre 4 ou 5 regards dans son dos, regards qui dévièrent un peu trop tard.
«Oh, moi, vous savez, avec la campagne et tout ça, je n’ai pas trop le temps de me promener dans les rues.»
«Il suffit d’une fois, croyez-moi. Bon, que me vaut le plaisir de votre appel, Ugo ? Ce n’est certainement pas pour prendre de mes nouvelles, alors allez-y, balancez la sauce !» Elle était arrivée à hauteur de la grande grille qui séparait la rue de sa cour. Comme d’ordinaire, il y avait une demi douzaine de personne agglutinée contre elle, déposant des petits mots dans les pierres disjointes de l’arche menant jusqu’à elle. La jeune femme du jouer des coudes pour passer, récoltant un florilège d’insultes dans diverses langues étrangères auxquelles elle répondait par d’autres amabilités dans la langue d’origine de ses interlocuteurs.
«Vous parlez portugais ?» S’étonna Ugo tandis qu’elle insérait la lourde clef dans la serrure de la grille, sous le regard médusé des touristes.
«Juste ce qu’il faut. Je pourrais aller dans n’importe quel pays et insulter tout le monde dans la langue. Pas très utile en tant que diplomate, mais bonne nouvelle, c’est pas mon métier.» Elle poussa la grille, sans que personne ne se bouge pour lui venir en aide, puis la referma bien vite derrière elle, laissant la ribambelle de touriste de l’autre côté, bavant d’envie de pouvoir faire comme elle, entrer et fouler ces pavés vieux de 800ans. «Pourquoi vous m’appelez, Ugo ?» S’impatienta-t-elle en ouvrant la porte d’entrée, avant de réceptionner son chien, grimpant sur sa jambe pour réclamer des caresses qu’elle lui offrit.
«Je voulais vous demander un service.» Hésita-t-il, un peu trop pour que Sca ne soit pas intriguée.
«Quel genre de service ?» Insista-t-elle plus que suspicieuse.
«Disons que... Vous êtes une excellente photographe, et qui plus est la photographe officielle du sénateur... Heu ex-sénateur...»
«Je vous arrête, Ugo. Nous en avons déjà parlé, je ne ferais pas de nouvelles photos, d’autant que vous n’en avez pas besoin, vous avez déjà tout ce qu’il faut, et même plus, et j’ai vu les affiches dans les rues. Pourquoi voudriez-vous de nouveaux clichés ? C’est une idée de Thybalt ?»
«Non !» Se récria-t-il. «Non, non, pas du tout. A vrai dire, il n’est même pas au courant, et je préfèrerais qu’il ne le soit pas.»
«Comment ça ?» Demanda-t-elle en posant le sac de courses sur la table de la cuisine, puis ses clefs, avant de se laisser tomber sur le banc, et d’attraper plus solidement son portable.
«Vous avez lu le Vox Populi ?»
«Non, j’évite de lire ces conneries.» Répondit-elle avec franchise. Elle ne s’intéressait que très peu à la politique, alors lorsqu’il s’agissait d’un magazine politique qui, en plus, s’adonnait à la diffamation pure et simple, elle préférait s’abstenir.
«Vous devriez, il y a un article sur des squelettes retrouvés enlacés, c’était à...»
«Ugo !!» Le somma-t-elle.
«Oui, pardon. Donc si vous aviez lu le Vox Populi, vous sauriez que les médias s’en donnent à coeur joie sur la vie sentimentale de monsieur Andreotti. On l’a d’abord dit marié à une dépravée, puis homosexuel, et maintenant voilà qu’une photo vient de sortir le montrant très proche d’une jeune femme dans l’avion l’amenant à Rome...»
«Quoi ?!» S’écria-t-elle à son tour, manquant lâcher le téléphone et écraser les côtes du chien.
«Rassurez-vous, il s’agit de sa femme, pas d’une quelconque aventure, il me l’a confirmé. Mais puisqu’il s’agit d’une sacrée chieuse, et qu’elle ne veut pas apparaître à ses côtés, et bien moi je dois passer derrière et arranger les choses. Comme si c’était honteux d’être marié à cet homme, non mais sérieusement vous l’avez bien regardé ? Et je ne parle pas que de son physique, cela va bien au-delà de ça. Mais non, madame Andreotti a du mal à assumer ce qu’elle est, et en attendant, j’ai un ex-sénateur sur les bras qui me tire une tronche d’enterrement, qui se shoote à l’aspirine sans que ça n’ait un quelconque effet sur ses migraines ou son humeur de chien. Mais de quoi je me plains, après tout, cette fausse romance mystérieuse fait vendre, et attire la sympathie des votants, alors je dois rebondir là-dessus, et enterrer une bonne fois pour toute cette histoire d’homosexualité. Je me suis arrangé pour trouver une jeune femme brune assez ressemblante, et j’ai organisé une rencontre avec monsieur Andreotti. Vous pourriez, par le plus grand des hasards, vous trouver dans le jardin à ce moment-là, derrière un de ces grands platanes, vous savez, et prendre quelques photos. Et étrangement, il se pourrait que quelques heures plus tard, ces clichés se retrouvent sur le bureau du rédacteur en chef du VP avec un petit mot l’informant que madame Andreotti est en ville. Vous voyez où je veux en venir ?... Tosca ?... Mademoiselle ?... Allô ?»... Tosca avait déjà raccroché. Elle avait raccroché juste après l’humeur de chien, et encore elle n’avait pas vraiment fait attention à ce qu’il avait bien pu dire après qu’il eut confirmé que c’était bien elle sur le cliché du Vox Populi. Elle avait reposé le portable sur la table, et s’était ruée vers sa chambre où son MacBook trônait sur le lit. Fébrilement, elle avait tapé «vox populi» dans la barre de recherche Google, et avait attendu que la page s’affiche en se tordant les doigts. Alors elle l’avait vu, cette fille, cette fille qui était elle. Malgré le texte, elle se savait tout à fait identifiable. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas remarquer que c’était elle. D’ailleurs la moitié du quartier l’avait remarqué. Elle comprenait maintenant pourquoi tout le monde se plaisait à la saluer avec ces petits sourires complices. Nom d’un cul ! Who’s that girl ? Leave that girl ! Putain de merde ! L’enfer avait un nom : Vérone ! Son ordinateur sous le bras, son chien la suivant à la trace, elle claqua la porte d’entrée, claqua la grille aussi, bouscula ces abrutis de touristes, et quitta son refuge comme une flèche. Une flèche sous redbull.

(…)

Ereintée, fatiguée d’avoir traversé la moitié de la ville et sa nuée de touristes, elle poussa la porte du bâtiment avec une brusquerie qui fit sursauter les personnes présentes à leur bureau. Une femme lui demanda si elle pouvait l’aider, mais Tosca ne se donna pas la peine de lui répondre, ni même de la regarder. Agacée d’avoir perdu du temps pour rien, d’avoir cavalé pour rien, elle n’entendait pas se laisser ralentir encore par quiconque, aussi gentille et chaleureuse soit cette personne. D’autant qu’elle percevait l’objet de sa venue par-delà la baie vitrée qui séparait le bureau en lui-même de la salle de réunion. Il était là, siégeant au bout d’une longue table, sur laquelle se pressait une douzaine de personnes qui hochaient la tête en choeur. Ils avaient répété cette chorégraphie ou quoi ? Et lui, là, avec son air sérieux, qui continuait de parader dans son rôle de maître tout puissant, comme s’il ne venait pas de foutre sa vie en l’air, comme si le fait de se trouver exposé en une d’un journal à la con avec elle, ne lui posait aucun problème. Evidemment que ça ne lui posait aucun problème, c’était ce qu’il souhaitait après tout, non ? Son ordinateur toujours sous le bras, tirant son chien par la laisse, elle poussa la porte vitrée -elle aussi- en faisant sursauter, une nouvelle fois, la totalité de l’assistance. Décidément, ils géraient mal le stress, tout ces gens. Faisant fi du staff au grand complet, elle avança jusqu’à la moitié de la table, s’approchant mais pas trop, évitant de se trouver trop proche de lui et de risquer de perdre toute cette belle colère à son simple contact.
«Tu peux m’expliquer ce que c’est que ça ?» Eructa-t-elle en ouvrant l’écran de son Mac pour le lui foutre sous le nez. Il tourna la tête de droite, puis de gauche, imité par sa clique, plissa les yeux, sembla réfléchir un moment, avant de prendre la parole, pas très sûr de lui.
«Un couché de soleil ?» Hésita-t-il en obtenant immédiatement des hochements de tête de la part de tout son staff de lèche-botte. Fronçant les sourcils, Tosca retourna l’écran vers elle pour constater qu’en effet, il s’agissait bien du couché de soleil qu’Apple installait par défaut en fond d’écran. Agacée elle s’en prit à son ordinateur, l’insultant bien comme il faut, avant de le poser sur la table de réunion pour partir à la recherche du lien en marmonnant un «...pour l’entrée théâtrale, c’est foiré.»
«Je ne suis pas d’accord, j’ai trouvé ça très réussi.» Lança une voix féminine qu’elle ne connaissait pas, et qu’elle n’aimait déjà pas. Redressant le nez, elle sembla remarquer pour la première fois la foule autour d’elle.
«Y a moyen qu’ils aillent discuter stratégie militaire ailleurs, les lobotomisés, ou ça aussi il faut que ce soit voté à la majorité ? Parce que ça peut se faire aussi, hein, ça ne me pose aucun problème. Que ceux qui souhaitent rester pour assister au massacre et prendre le risque de se retrouver avec un chien sauvage lancé à pleine vitesse en direction de leurs parties intimes, lèvent la main.» Demanda-t-elle en désignant la petite boule de poils qui s’était couché à ses pieds en posant son museau sur une de ses converses. «Ne vous fiez pas aux apparences, il a été dressé à faire semblant d’être mignon, mais en vrai c’est un tueur. Un peu comme les Gremlins, on dirait des peluches, on veut leur faire des câlins, et puis un crétin les mouille et baaaaaaam, des Killers !!» Elle n’avait pas terminé sa phrase, que déjà tout le monde quittait la pièce, plus gêné de se trouver ici, au milieu d’une préparation de dispute, que réellement effrayés par Puck. La jeune sauvage attendit qu’ils referment la porte derrière eux, avant de cliquer sur le lien pour que la photo s’affiche en plein écran sur son portable. Ecran qu’elle tourna vers Thybalt. «Tu m’expliques ?»
«C’est une fuite.»
«Ouai, c’est aussi ce que disait le capitaine du Titanic avant qu’il ne coule. «Vous inquiétez pas, les gars, c’est juste une fuite», et moralité y avait pas assez de canots de sauvetage pour tout le monde, Jack crève, et cette conne de Rose jète un caillou de plusieurs millions à la flotte ! C’est pas une fuite, ça, c’est une explosion de tuyauterie !» L’engueula-t-elle avec ferveur, presque autant de ferveur que le désir qu’il faisait naître en elle, que sa simple vue faisait naître en elle. Voilà pourquoi elle avait fuit Vérone.
«Je ne contrôle pas tout, Sca. J’avais prévu beaucoup de choses, mais pas ça.» Répondit-il en se laissant tomber dans son siège, les deux mains sur les tempes comme s’il cherchait à maintenir son crâne dans un étau. A moins que ce ne soit déjà le cas, comprit-elle avec un peu de retard.
«C’est ton rôle de tout prévoir, de tout gérer ! T’es Superman, oui ou merde ?» Continua-t-elle sur le même ton, toujours hors d’elle, mais en faisant tout de même le chemin jusqu’à lui, pour apposer ses mains sur ses tempes. Même pas besoin de masser ou autre, d’ici quelques secondes il ne ressentirait plus aucune douleur. Et elle avait besoin qu’il ait toutes ses capacités intellectuelles.
«On ne te reconnait même pas sur la photo.» Tenta-t-il pour sa défense.
«J’ai la moitié de la Città Antica qui peut attester du contraire.» Continua-t-elle sans lâcher ses tempes.
«Je me suis arrangé pour qu’on ne parle plus de cette photo.»
«Ha oui ? En demandant à Ugo d’organiser une fausse paparazzade avec une fausse moi ? Excellente idée, bravo !»
«De quoi tu parles ?» Demanda-t-il en ôtant les mains de Tosca afin de pouvoir se tourner pour la regarder et l’interroger du regard.
«Toi, de quoi tu parles ?» Répliqua-t-elle sur le même ton.
«De ma cavalière au bal du comité historique. On va faire diversion en laissant filtrer quelques fausses informations à ce sujet.»
«La blondasse ?! Celle qui était livrée avec la panoplie de call-girl ?»
«Elle a un prénom, Tosca.» Gronda-t-il.
«Oui, Barbie Pute !» Répliqua-t-elle, hors d’elle, en le forçant à se retourner avant de lui plaquer, à nouveau, ses mains sur les tempes.
«Ca va, je n’ai plus mal, Sca.» L’informa-t-il en tentant de la détacher.
«Je sais ! J’essaye de t’électrocuter, là !» Les lèvres pincées, les yeux fermés, elle semblait concentrée sur sa tâche, si bien que Thybalt finit par s’esclaffer, ce qui énerva encore plus la jeune femme. «Je peux savoir ce qu’il y a de drôle ?»
«T’es jalouse.» Répondit-il tout simplement en ayant cessé de rire, mais pas de sourire.
«Pas du tout !» Rétorqua-t-elle avec mauvaise foi. «Je suis juste scandalisée que tu puisses te montrer aussi débile ! Tu vas prétendre quoi ? Avoir couché avec Barbie Pute, alors que Tête de Télé jure depuis des semaines que tu es arrivé vierge à ta nuit de noces ? Ou pire, tu vas leur laissé croire que tu as décidé de t’envoyer une autre que ta femme ? Que ce soit vrai ou non, Thybalt, il s’agit d’un suicide politique ! Si tu fais ça, l’UDC va te virer du Parti, et t’auras plus qu’à pointer chez Berlusconi, mon pote !»
«Que ce soit vrai ou non ?» Répéta-t-il en se retournant complètement, sans une ombre de sourire aux lèvres. «C’est ce que tu penses ? Tu penses que ça peut être vrai ?»
«J’en sais rien.» Répondit-elle, la tête entre les mains, en se laissant aller dans le siège perpendiculaire au sien. «Je veux dire... t’en aurais le droit, après tout, t’es libre.»
«Je suis marié, je ne suis pas libre.» Semblant vouloir joindre le geste à la parole, il tripota machinalement son alliance, sans même en avoir conscience. La jeune femme observa son annulaire pendant un instant, puis redressa le regard.
«T’es marié à un fantôme, une femme qui se barre à la moindre occasion et te laisse sans nouvelle pendant près de 15 jours. Une femme qui débarque un beau jour pour te hurler dessus devant tout ton staff.»
«Tu m’as demandé du temps, Tosca...» Répliqua-t-il en haussant les épaules, avant d’entreprendre de trier les documents qu’il avait sous le nez.
«Et s’il s’agit d’un an, deux ans, dix ans ? Tu m’attendras tout ce temps ?»
«S’il le faut.»
«Dix ans sans tirer ton coup ?»
«J’ai horreur de cette expression.» Eluda-t-il dans une grimace, toujours aussi calme.
«Ce n’est pas ce que je veux entendre !» S’emporta-t-elle à nouveau en envoyant voler, d’un revers de main, les papiers qu’il classait depuis quelques minutes.
«Qu’est-ce que tu veux entendre, Tosca ?» S’énerva-t-il à son tour, en quittant son siège pour se mettre debout, face à elle, les mains en appui sur la table afin de rester au niveau de ses yeux. «Que j’en suis malade ? Que la facilité avec laquelle tu t’éloignes de moi me colle la nausée en plus de la migraine ? Que je te déteste pour ce que tu me fais subir, et que je me déteste presque autant de t’imposer ça ? Que de te voir fuir continuellement est aussi lassant que frustrant et que, je t’assure, ça ne te confère aucun charme particulier genre femme mystérieuse et indomptable ? Que je veux ma femme auprès de moi aujourd’hui, là, maintenant, tout de suite, et que la prochaine fois que tu oseras fuir à toutes jambes, me fuir à toutes jambes, il vaudrait mieux pour toi que tu demandes le programme spécial de protection des témoins du FBI si tu ne souhaites pas que je te retrouve et te ramène par les cheveux parce qu’il est hors de question que je couche ou ne serait-ce que regarde une autre femme que toi ? C’est ça que tu veux entendre ?» Rouge de colère, la voix fatiguée d’avoir forcé dessus sans respirer ou très peu, il était impressionnant. N’importe qui aurait fermé sa gueule et glissé dans son siège pour aller se cacher discrètement sous la table, mais nous parlons de Tosca Dal Cappello, là. Instinct de survie : zéro.
«Oui ! Oui c’est ce que je veux entendre !» Haussa-t-elle la voix à son tour en se relevant pour lui faire face, l’obligeant à reculer légèrement. «C’est exactement ce que je veux entendre... Enfin sauf le passage où tu me traînes par les cheveux parce que ça a l’air assez douloureux ce truc-là.» Elle avait baissé la voix pour évoquer ce passage, le regard ailleurs, comme si elle tâchait de visualiser la scène, puis reprit de sa prestance et de la voix qui va avec, obliquant son regard vers lui. «Je ne suis pas une de tes petites groupies qui bavent devant toi et soupirent de plaisir sur ton passage, notre mariage n’a en aucun cas été le plus beau jour de ma vie, je l’ai même trouvé ridiculement bizarre, je ne vais pas sourire comme une crétine à la une des magazines en répétant des phrases à la con genre «je n’ai jamais été plus heureuse qu’aujourd’hui.» ou «ma vie est un rêve, j’ai épousé l’homme idéal.». T’es pas l’homme idéal, je ne suis pas Blanche Neige, j’ai pas attendu que tu me délivres de ces putain d'esclavagistes de 7 nains, compris ? On t’a collé dans mes pattes, t’as réduit ma vie à un champs de ruine, terrain sur lequel plus rien ne semble constructible, et j’ai pas eu mon mot à dire. Alors si t’as pas un minimum de couilles pour me dire quand je te les brise, mais t’as pas finit de te rendre malade, mon pote !» Tout au long de son emportement, elle l’avait poussé, ses mains venant appuyer sur son torse pour le faire reculer, reculer encore, juste pour appuyer son propos, juste pour le malmener une fois encore. «J’ai peur ! Tout ça me dépasse, et quand je flippe, je pars, je m’isole, et je souffre aussi. Alors, si tu ne me remets pas sur les rails, qui le fera ?» Elle avait finit par le lâcher, reculant à son tour, sans lui tourner le dos pour autant, avant de se trouver suffisamment loin pour pivoter, et se retrouver devant une foule attentive. Enfin une foule attentive séparée par une baie vitrée. Une foule attentive qui se remit en mouvement dès qu’elle les surprit. «Et quel est le con qu’a foutu des vitres partout ? Y a pas moyen d’avoir un semblant d’intimité ici ?» Se plaignit-elle avant de choir, une nouvelle fois dans l’un de ses sièges très confortables et design, usant de ses jambes pour le faire tourner dans sa direction à lui.
«C’est un QG de campagne, c’est pas prévu pour l’intimité.» Répliqua-t-il en allant, tout de même, baisser les stores des vitres séparant la salle de réunion du reste du bureau.
«Je suis passée chez toi, mais y avait que Maria et Tête de Télé qui s’éclatait à faire pivoter l’écran sur lui-même en riant. Tu sais, quand t’es pas là, je crois qu’il s’emmerde sérieusement.» Thybalt ébaucha un sourire, et revint s’asseoir en face d’elle.
«Et ça pouvait pas attendre ? Il fallait absolument que tu me passes un savon devant tout mon staff ?»
«Ils vont se douter de quelque chose, hein ?» L’interrogea-t-elle en se mordant la lèvre comme une gamine prise en faute.
«Nooon, penses-tu, ça arrive tous les jours les femmes qui entrent en hurlant avec un chien d’attaque.» Tout deux jetèrent un regard au bébé chien, de moins en moins bébé, de plus en plus chien, qui ronflait sur la moquette, en agitant les pattes comme s’il était en pleine chasse à la mouche.
«Qu’est-ce qu’on va faire ?»
«L’euthanasier, je crois.» Répondit-il, pince sans rire, avant de relever les yeux vers elle et son regard noir. «Oh, tu parlais pas du chien ?»
«T’as vraiment un humour de merde, Andreotti.» Répliqua-t-elle en secouant la tête, un sourire aux lèvres.
«Tu vas rentrer à la maison...» Reprit-il.
«Définition de maison ?» Le coupa-t-elle.
«Chez moi.» Eclaircit-il. «Tu vas manger quelque chose, et moi je tente d’expédier ce que j’ai à faire ici le plus discrètement possible et je t’y retrouve.»
«On discutera stratégie militaire et tout ?»
«Si tu veux.»
«On mettra en place un code pour entrer dans le bureau, genre une mélodie à taper sur la porte ?»
«Si tu veux.»
«Je pourrais porter un chapeau militaire et te hurler dessus en allemand ?»
«Tu comptes gazer la moitié de la ville ?»
«Non.»
«Alors d’accord.»
«Tu tarderas pas trop, hein ?» Demanda-t-elle en ramassant son ordinateur et son chien.
«Pas plus de quinze jours.» Promit-il avec un sourire sadique.

(…)

«Si c’est une blague, je ne saisi pas la subtilité de ce type d’humour.» Souffla-t-elle tandis que Maria déposait une assiette de melon et jambon de Parme devant elle.
«Comment ça ?» L’interrogea la vieille femme en jetant un coup d’oeil sur l’affiche de campagne qu’elle avait étalé sur le bureau. «Je trouve la photo très réussie, et la mise en page très... moderne.»
«C’est pas la question, c’est plutôt le slogan qui coince.» Maria haussa un sourcil.
«Fede ? C’est l’UDC, ma chérie. La foi est l’élément le plus important.La foi religieuse, mais la foi politique aussi...»
«Fede... C’est le slogan d’un des Village People avec un cheveu sur la langue, oui.» Maria sembla réfléchir un instant, formant muettement le mot «fede» du bout des lèvres, cherchant à le transformer mentalement en un autre mot qui serait prononçable sans zozotement, avant de se plaquer la main sur les lèvres, l’air choquée.
«Pédé ?» Souffla-t-elle à voix très basse en se signant. Tosca hocha la tête.
«Avec les rumeurs qui courent sur lui, c’est pas du meilleur goût.» Conclue-t-elle calmement en avalant une fourchette de melon.
«Que suggérez-vous ?» Demanda l’écran qui ne cessait de tourner sur lui-même depuis que l’octogénaire, ayant trop joué avec la télécommande, avait bloqué le mécanisme.
«Moi ? Rien ! Je ne fais qu’émettre un avis qui vaut ce qu’il vaut. De toute manière, avec cette photo dans le Vox Populi, plus personne ne doutera de son hétérosexualité, alors...» Grinça-t-elle tandis que Tête de Télé refaisait un tour complet.
«Ce cliché ne vaut rien, Giulietta. Vous lui tenez la main ? La belle affaire ! Vous êtes sa photographe, il est normal de voyager avec lui, et tout le monde sait qu’il est terrifié par l’avion.»
«Non, tout le monde ne le sait pas.»
«Et bien tout le monde le saura. Il suffit de prétendre que cette photo a été prise au moment du décollage, ou de l'atterrissage, et que vous lui teniez la main pour le rassurer.»
«Ça pourrait marcher, oui...» Sembla-t-elle réfléchir, avant d’interroger Maria du regard qui hocha la tête, un sourire aux lèvres. «Vous maîtrisez vraiment l’art de la manipulation, TdT !» Lança-t-elle, le sourire retrouvé.
«Soixante ans de métier, mon p’tit !» Forcément, vu comme ça...


JE SUIS UNE VARIABLE OSCILLANT SUR LE FIL DE LA VIE, DE MES VIES...
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Thybalt A. Andreotti
LA MANIPULATION & LA TRICHERIE ♠ sont un art, n’est pas Giulio Andreotti qui veut.

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MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Mar 6 Sep - 11:52



« Elle n’est pas à Venise. » Giulio Andreotti n’ignorait rien de la vie de ceux qui l’entouraient, il devait sa survie dans le monde de la mafia à cette sphère d’information toujours à portée de main. Il savait trop de chose, avait consigné trop d’informations pour que se débarrasser de lui n’attire pas d’ennuis. Alors qu’il reprenait du service en tant que sénateur plus que jamais le réseau de connaissances qu’il avait tissé lui était utile, encore plus lorsqu’il s’agissait de surveiller et de protéger son petit fils et sa nouvelle belle fille.
« Tais-toi ! » Thybalt perdait rarement le contrôle de ses nerfs pourtant ces derniers temps, l’ancienne sénateur semblait être devenu un tout autre homme. Sa patience légendaire semblait avoir atteint ses limites et ses excès de mauvaise humeur commençaient à peser sur le moral de ceux qui vivaient sous son toit. Pourtant, il était rare de voir Maria supporter stoïquement le mauvais caractère de son jeune protégé mais, ces derniers temps la nourrice semblait avoir décidée de lâcher du lest et de mettre de l’eau dans son vin. Ainsi, les disputes entre le « jeune homme » et la domestique, qui ressemblait plus pour lui à une grand-mère qu’à une employée, ne résonnaient plus entre les murs de pierre de la demeure des Andreotti située en plein cœur du centre antique de Vérone, seuls les éclats de voix de l’ancien sénateur se réverbéraient entre les antiques murs de pierre sans trouver d’échos. Ses employés, ses amis, sa famille, tous faisaient le dos rond et encaissaient sans rien dire ses éclats parfois injustifiés, d’autre fois totalement incongrues. Il souffrait, l’incertitude, le doute le rongeait et il n’avait trouvé comme exutoire à ses angoisses que la colère, une colère provoquée par l’incompréhension et la peur. C’était aujourd’hui son grand-père qui faisait les frais de sa mauvaise humeur, il faut dire que le Sénateur Andreotti, surnommé « il divo » par le bon peuple d’Italie et par ses détracteurs, régnait en maître absolu sur les lambeaux de sa famille à savoir son unique petit fils. Il n’avait pas accepté que Tosca ait quitté Vérone, il n’avait pas accepté que Tosca eut besoin de temps pour faire le point, le vieil homme vivait aussi mal que son petit-fils la rupture. Voir plus puisqu’il s’acharnait à la surveiller, à la faire suivre aurait été plus exact pour ensuite délivrer son rapport à son petit-fils qui lui n’avait rien demandé. « J’en ai assez. » Répéta Thybalt d’une voix plus calme après avoir serré compulsivement les poings quelques secondes. « Je ne veux pas le savoir. Je ne veux pas l’entendre. J’ai t’ai demandé de ne pas intervenir, que tu souhaites n’en faire qu’à ta tête ne m’étonne pas mais respecte ce que moi je veux. Je ne veux pas savoir. Je ne veux pas entendre un rapport détailler sur sa localisation, sur ses activités, sur ceux qu’elle rencontre ou avec qui elle discute, je ne veux pas savoir où elle loge, si elle est en contact avec un membre de mon cabinet… Je ne veux rien savoir de tout cela. Rien. » Il insista sur ce dernier mot et contourna son bureau pour se servir un verre de bourbon, boitillant il se réinstalla derrière son bureau et jeta une aspirine effervescente dans le fond de sa bouteille d’eau, il avala le tout avec une grimace avant de se rincer la gorge avec l’alcool millésimé. Giulio parvint de justesse à masquer son inquiétude lorsque son petit-fils releva enfin les yeux pour les planter dans les siennes. Les migraines étaient revenues, elle n’était partit que depuis hier de Vérone, ainsi Thybalt avait eu raison, elle était la cause de l’amélioration de sa santé, de son « état ».
« Elle est ta femme. » Cet argument, Giulio le lui rabâchait chaque jour, comme si le mariage était une justification suffisante pour implanter une puce GPS à la personne que l’on avait épousé.
« Parce que j’ai eu besoin d’elle pour accéder à un compte dans une banque Milanaise, pas parce qu’elle le voulait mais parce que je l’ai suppliée de le faire en lui promettant le divorce dans l’heure. Un divorce que TU as empêché. Alors laisse-la vivre, faire ce qu’elle a à faire, laisse la prendre sa décision. Si elle est partie c’est qu’elle en avait besoin. Tu lui dois bien cela après tout s’est en parti à cause de moi, de toi, de nous qu’elle a perdu de vue qui elle était. Elle a contourné ses principes moraux pour m’épouser, me permettre d’obtenir des réponses. Et elle se haït pour avoir été ma femme alors qu’elle était engagée auprès d’un autre. » Il lui avait servi sa réponse les paupières clauses, massant méthodiquement ses tempes avec l’espoir illusoire que cela apaiserait ses maux de tête.
« Tosca. » Thybalt rouvrit les yeux et fixa sur son grand-père un regard surprit.
« Je sais comment ma femme s’appelle, je te remercie je n’ai pas oublié. » Cynisme et mauvaise humeur venaient de refaire leur apparition dans le ton du jeune homme.
« Alors pourquoi évites-tu de mentionner son prénom ? Tu dis « elle », « nous » mais jamais son prénom. » Répliqua calmement Giulio en croisant ses bras sur son torse, il venait de prendre, sans y réfléchir sa posture préférée lorsqu’il participait à un débat épineux.
« Tosca. Tu es content ? » La morgue, l’agressivité étaient de retour. « Arrête de la suivre. Ou bien arrête de me faire ton rapport. L’un ou l’autre me convienne. »
« Tu fuis. Tu ne combats pas pour elle. Tu la laisse te quitter. »
« Elle reviendra. » Affirma-t-il en noyant ses doutes dans une nouvelle gorgée de bourbon.
« Tu en es si sûr que tu le jurais ? Tu parierais ta carrière sur cette affirmation ? Ou bien est-ce un moyen de la laisser s’en aller parce que c’est ce qu’elle veut ? Et toi ce que tu désires n’est pas important ? Tu préfères la laisser décider de vos vies ? » Il y avait de la colère dans la voix de son grand-père, de l’énervement dû à la passivité de son petit-fils, à cette abnégation qui faisait qu’il préférait se laisser réduire en miettes plutôt que d’aller contre le libre arbitre de quelqu’un qu’il aimait. « Si elle était à Venise, tu n’irais pas la chercher, l’arracher aux bras de ce petit enfoiré ? »
« Pas si elle l’a choisie. Elle a le droit de choisir. »
« Et toi, bien sûr, tu subiras sans rien dire. Les princes chevaleresques aux grands principes moraux n’existent plus Thybalt dois-je te le rappeler ? Personne ne se bat à la loyale de nos jours. »
« Elle mérite d’avoir le choix. Peut-on en venir au sujet de cette conférence, je suis fatigué, j’aimerais relire mon discours avant de me mettre au lit. Que se passe-t-il de si grave au sujet de ce projet de loi ? » Une fois de plus il fuyait la conversation pourtant, son malaise était lisible sur ses traits. Giulio soupira, on ne sauve pas les gens malgré eux. Parler à Thybalt était peine perdue, restait désormais la possibilité de raisonner Tosca Dal Cappello, il n’espérait pas en arriver là mais, si c’était nécessaire, il le ferait. A son âge le temps était quelque chose de précieux, l’amour ne se gaspillait pas et puis… Il était temps pour Thybalt d’offrir à la famille Andreotti sa prochaine génération.

(…)

Que faisait-elle ? Où était-elle ? Avec qui ? Pourquoi ? Thybalt repoussa les draps qui lui entouraient les jambes et sortit du lit, incapable de trouver le sommeil. Comme à chaque fois qu’il tentait de se reposer son visage s’imprimait sur ses paupières dès lors qu’il fermait les yeux, l’empêchant de trouver le repos. Toutes ses questions qu’il avait tenues éloignés de son esprit le temps de la journée, en se focalisant sur son travail, resurgissaient à la nuit tombée lorsqu’il se retrouvait seul dans ce lit qu’ils avaient partagé. Il se redressa avec difficulté, la douleur dans ses jambes était réapparue quelques jours plus tôt, il avait presque oublié ce que c’était que d’avoir mal, il s’était habitué à cet état d’euphorie permanente qui le maintenait la tête hors du trou. Elle était partie, et avec elle son cœur, son âme dans ses bagages. Il n’avait le goût à rien, l’envie de rien, il se forçait à agir, à travailler, à se démener pour obtenir un poste auquel il ne trouvait plus de sens si elle ne se trouvait pas à Vérone. Il soupira, fourragea dans sa masse de cheveux cuivré et se mit à marcher de long en large dans l’imposante chambre qu’il occupait à nouveau. Où était-elle en ce moment ? A Venise ? A Vérone ? A Paris ? En Australie ? Aussi loin possible de lui ? Ou bien se trouvait-elle sur la route pour le retrouver ? Etait-elle partie avec sa voiture ou bien en avion ? Mattéo faisait-il parti de cette escapade, lui avait-elle pardonnée ce qu’il avait osé lui faire ? Est-ce qu’il lui manquait ? Pensait-elle à lui ? Quelles étaient ses intentions ? Elle lui manquait, son absence le dévorait de l’intérieur, elle lui manquait, sans elle l’oxygène n’avait pas le même goût, la vie n’avait pas de saveurs. Tous ces clichés qu’il avait autrefois pu juger ridicules au sujet de l’amour, que sans l’être aimé la vie ne valait rien, tous ces clichés dont il avait ri avec Reena prenaient soudainement corps sous ses yeux. Il ne pouvait imaginer être « privé » d’elle une seconde désormais. Elle était sa raison de vivre, sa Juliette, la femme inaccessible qu’il convoitait en Roméo des temps modernes, cette femme qu’il avait épousée en secret car ils savaient que personne n’approuverait ce mariage alors qu’elle était promise à un autre. Cette alliance qui lui rappelait à chaque seconde son absence, son rejet. Etait-elle avec lui ? Cette question qui le rongeait, l’avait-elle choisit à sa place ? Etait-elle revenue vers celui qui lui était familier, vers cet homme qui avait traversé avec elle les épreuves de sa jeune vie d’adulte ? Etait-elle entre ses bras malgré ce que prétendait Giulio ? Reviendrait-elle à Vérone ? Lui reviendrait-elle ? Il était en passe de devenir fou, il arrivait à peine à croire que tout ceci était réel, il en venait à penser qu’elle n’avait jamais existé, qu’il avait imaginé cette femme, leur amour. Comment avait-elle pu le quitter ? L’idée même de la laisser l’aurait rendu malade, son absence le rendait malade, l’imaginer autre part, avec un autre, loin de lui, lui déchirait le cœur, lui retournait l’estomac. Il ne pouvait même pas imaginer comment il avait réussi à la laisser partir. Il aurait dû la retenir mais ce qu’elle désirait passait au-dessus de ses propres envies, elle était tout ce qui comptait pour lui, elle était tout pour lui, aussi s’était-il sacrifié, s’amputant d’une partie de lui-même par la même occasion. Il voulait la revoir. Il voulait la garder prisonnière dans cette maison. L’empêcher de le quitter. Il avait mal. Il souffrait, chaque jour passé loin d’elle accentuait cette déchirure en lui. Chaque recoin de cette ville était hanté par sa présence, son odeur. Elle lui avait menti, elle avait promis de l’aimer jusqu’à ce que la mort les sépare. Elle était partie sans promesse de retour. Il soupira une fois de plus. Ota son alliance la contempla quelques secondes avant de refermer son poing sur l’anneau d’argent. Il sera le poing jusqu’à ce que le métal meurtrisse chaire. Il leva le poing en direction de la fenêtre ouverte mais son bras retomba le long de son corps, sa paume s’ouvrit et il glissa à nouveau à son annulaire l’anneau d’argent. Il en était incapable, il ne pouvait s’éloigner d’elle, l’éloigner de lui. Cette alliance c’était la preuve qu’ils étaient encore unis, que quelque chose la ramènerait à lui. Ce mariage dont il faudrait se défaire si elle souhaitait retourner vers Mattéo. Une nouvelle nuit agitée s’annonçait. Et déjà les migraines refaisaient leur apparition. Elle lui manquait. Cet amour le consumait.

(…)

La porte claqua et Thybalt sursauta. Il ne leva pas les yeux pour ajouter avec un franc sourire. « Tu as oubliés la bête carnivore mangeuse d’homme quelque part mon ange ? » Demanda-t-il en signant le dernier formulaire récupéré par terre au sujet d’une intervention à l’Université. Il releva les yeux bien trop tard pour rattraper l’énorme boulette qu’il venait de faire.
« Mon ange vraiment ? » Devant Thybalt, les poings sur les hanches, la mine sombre se tenait son chef de cabinet. Eh bien, il était déjà mal partit pour le côté ‘’gardons secret notre mariage aux yeux de tous y comprit nos plus proches amis et collaborateurs’’. Quoi que si la moitié de son staff n’avait pas compris ce qui se tramait entre leur patron et sa photographe ils méritaient d’être virés sur le champ. « Vous comptiez m’informer que votre femme était en fait la photographe qui vous suit partout dans vos déplacements où devais-je l’apprendre par l’intermédiaire du Vox Populi ? » La colère de son conseiller était légitime, Thybalt était censé ne rien lui cacher, il était le directeur de sa campagne, son conseiller le plus proche. S’il apprenait devant tout le reste de son personnel que son patron était en réalité marié avec la photographe de campagne et qu’il avait l’air de ne pas le savoir de quoi avait-il l’air ? « Je suis passé pour un guignol auprès des membres de votre équipe ! Auprès de votre femme, même, puisque je lui ai demandé de vous prendre discrètement en photo avec son SOSIE ! Je suis votre directeur de campagne, comment suis-je censé vous protéger des médias et de tout le reste si je ne suis au courant que de la moitié de votre vie ! » Alors que Thybalt ouvrait la bouche pour répondre Ugo lui ordonna de se taire d’une voix forte. L’ancien sénateur travaillait auprès d’Ugo depuis des années et jamais il n’avait encore vu le jeune homme perdre le contrôle de ses nerfs ou encore élever la voix, sauf lorsqu’il réprimait les journalistes l’importunant au téléphone. « Je vous ai suivi ici parce que je vous apprécie, parce que je crois en vous et en votre avenir en politique. J’avais aussi toute confiance en vous, vous n’étiez pas comme votre grand-père, vous ne manipulez pas, ne mentez pas, vous donner honnêtement votre avis. Je vous apprécie en tant que politicien mais également en tant qu’homme. Je pensais que nous étions amis, ou tout du moins que nos rapports avaient dépassés ceux de simple employé/patron. Mon travail est de veiller sur vous, quand bien même nous ne serions pas ami, vous devez me tenir informer de tout ce qui pourrait constituer une menace pour votre carrière. »
« Ma femme n’est pas une menace. » Arriva à placer Thybalt au milieu du flot de récrimination qui se rependaient hors des lèvres de son chef de cabinet, de toute évidence il évacuait les deux semaines de colère refoulé durant l’absence de Tosca. Thybalt devait reconnaitre que la cible de ses fureurs quotidiennes était souvent Ugo.
« Elle n’est pas une menace ? Vous plaisantez j’espère ? J’ai un dossier sur chaque personne qui travaille avec vous. Un de mes amis détective me devait quelques services, je voulais être sûr de mettre toutes les chances de notre côtés, j’ai déjà fait campagne en compagnie de Spadolini et de Rutelli je sais comment ses gens travaillent, je voulais être sûr que chacun de nos employés était irréprochable. Je n’insinue pas que Madame Andreotti le soit, cependant … Si son identité filtre dans la presse plus que sous la forme d’une simple photographie floue, vous êtes fini. » Il sortit son Blackberry de sa poche et pianota quelques secondes sur son clavier avant de continuer. « Famille en faillite, compte vendre la casa di giulietta un mauvais point pour vous si votre femme vends à un Russe ou je ne sais qui un bâtiment qui est à l’origine de la manne touristique de la ville. » Il donna un coup de pouce vers le haut sur son écran et continua son énumération. « Mère décédée d’un cancer, cela vous attirerait la sympathie des femmes et des ménagères, avoir épousée une orpheline, la rendre heureuse malgré son deuil. » Il remarqua le regard noir de Thybalt. « Je pense comme un membre de l’équipe adverse. Voyons voir … Un frère dont on ne se vente pas dans les dîner mondain, sans emplois et dragueur compulsif. Le cousin est plus respectable, avocat, a bien réussit. Je lis aussi ici qu’on a vu à plusieurs reprises un adolescent à moitié nu sortir dans le « jardin » pour s’y endormir. Détournement de mineur potentiel donc…Fameux. Ah et j’oubliais presque le meilleur, FIANCEE au fils de votre plus important donateur lors de votre campagne au sénat ! Avez-vous perdu totalement l’esprit pour me cacher une pareille information ? » Ugo releva les yeux de son écran et fixa durement son patron. « Après la scène qu’elle vient de vous faire ici, vous croyez vraiment que l’information va rester longtemps secrète ? Laissez-moi deviner, elle est rentrée chez vous. Combien de journalistes guettent-ils devant chez vous, votre apparition en public avec la mystérieuse fille de l’avion selon vous ? » Il y avait des reproches dans les yeux de son conseiller. « Je vous ai suivi ici parce que je pensais pouvoir vous être utile et parce que je souhaitais que vous vous reposiez sur moi en ce qui concernait la médiatisation de cette campagne, je pensais que vous aviez confiance en moi mais si vous retenez des informations aussi crucial, des informations qui m’empêchent de faire correctement mon travail, j’aurais surement dû rester à Rome car vous n’avez pas confiance en moi. » Alors qu’il tournait les talons Thybalt l’attrapait doucement par le poignet.
« Asseyez-vous Ugo. Votre colère est légitime mais laissez-moi tout vous raconter vous jugerez par vous-même si mon silence n’a pas été d’un meilleur effet. » Après tout, il savait déjà ce qu’il y avait de plus grave, pourquoi ne pas tout lui avouer. Les migraines, la tumeur, Tosca, l’attraction immédiate, pourtant il ne parla pas de ses rêves, de ces dessins, de Willy Pears, seulement de son amour pour elle, de la potentielle tumeur dans son crâne, de sa dépression et de cet amour qui l’avait sauvé qui lui avait fait bafouer ses propres principes moraux, il avait convoité et épousé la femme d’un autre et il ne le regrettait pas. Il ne le regretterait jamais.

(…)

« Pourquoi me regardez-vous ainsi tous les trois ? » Demanda-t-il brusquement. Il n’avait pas fait deux pas dans son bureau que les regards de Giulio, Maria et Tosca se posaient sur lui, inquisiteur.
« Qui a eu l’idée de ton slogan pour la campagne Thybalt ? » Demanda Giulio alors que l’écran tournait une fois de plus sur lui-même. Son petit-fils soupira et tapa fermement sur la base de l’écran, le tour de manège cessa aussitôt. « Merci. Je commençais à avoir le mal de mer. Ce slogan alors ? »
« Fede ? » Trois hochements de tête lui répondirent qu’il était sur la bonne voie. « Il me semble que c’est Ugo. » A nouveau les trois membres de sa « famille » hochèrent la tête et se lancèrent des regards significatifs. « Quelqu’un peut me dire ce qui se passe ici ? »
« Rien. » Répondirent-ils en cœur faisant se hausser un peu plus l’un des sourcils du jeune homme.
« Je suppose que je n’en apprendrais pas plus n’est-ce pas ? » Nouveaux hochements de tête. « Très bien. De quoi parliez-vous avant mon arrivée, puisque je suppose que tu n’as pas attendu mon retour pour discuter du mauvais jeu de mot possible avec FEDE et les rumeurs actuel sur mon orientation sexuelle alors que le sénat tient une réunion d’urgence à moins que ce soit pour le simple plaisir de te faire désirer grand-père. » Ancien sénateur mais encore très bien informé de toute évidence.
« Nous parlions avec Tosca du meilleur moyen de la laisser vivre en dehors des médias. » Lui apprit Maria en lui tendant une tasse de café alors qu’il s’installait sur son fauteuil, pour cela il avait soulevé Tosca avant de l’asseoir sur lui lorsqu’il s’était retrouvé confortablement installé. Il remercia sa grand-mère de substitution d’un sourire rayonnant avant de se tourner vers l’écran de l’Apple de toute évidence intéressée.
« Vos cerveaux diaboliques vous auraient-ils permis de trouver une solution qui n’inclue pas le meurtre de Andreas Backer ? » Sa main trouva paresseusement le chemin du bas du dos de sa compagne et lentement elle remonta en direction de sa nuque où elle joua avec les cheveux si fins de sa nuque. Il était heureux de son retour. Le poids qui lui oppressait la poitrine avait disparu tout comme la douleur dans chaque centimètre de son être. Il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil et savoura une gorgée de son café.
« Figure toi que ta peur panique de l’avion risque d’être divulguée sous peu dans la presse. Confirmée par ton bien aimé grand-père. » Thybalt fronça les sourcils. « Tout le monde sait qu’une jeune femme de ton âge t’aurais laissé serrer sa main au décollage et à l’atterrissage si tu avais eu besoin d’être rassuré, surtout si c’est toi qui signe ses chèques à la fin du mois. » Le silence se fit dans la pièce, de toute évidence on attendait l’aval du « principal intéressé ». L’éclat de rire du jeune homme les fit sursauter.
« Je suis sûre que si vous mettiez vos brillants intellects au service du bien nous parviendrons à résoudre le problème de la fin dans le monde. » Tosca lui administra une tape sur l’arrière du crâne accentuant son sourire. « Tu essaies encore de m’électrocuter ? » Se moqua-t-il en lui volant un baiser puis s’adressant à nouveau à son grand-père. « Tu donneras une interview dès lors que son nom sera révélé dans les journaux ? Ou bien en l’honneur de ta réintégration tu laisserais filtrer l’information dans une interview à ce sujet ? »
« Si je te révèle tous mes trucs petit, ce ne sera plus de la magie. » Plaisanta le vieil homme. « A présent je suggère que tout le monde retourne vaquer à ses activités. Maria dans sa cuisine ou a tarabuster André, quant à vous deux aller donc faire ses petits-enfants que j’ai réclamés comme cadeau de Noël. »

(…)

Il la saisit par la taille à peine Maria eut-elle quitté le bureau, et l'attira à lui en la soulevant légèrement afin qu’elle s’installe à califourchon sur lui. Elle émit un son, mais avant qu'elle ait eu le temps d'articuler, il prit sa bouche qu'il mordilla sans plus attendre, un geste prompt et impatient auquel Tosca, surprise par ce soudain assaut, répondit en entrouvrant les lèvres. Plus rien n'avait d'importance, à présent que leurs langues se mêlaient, et que le goût de sa bouche envahissait ses sens comme une décharge électrique parcourant ses veines. De ses mains, il saisit son épaisse chevelure brune, la forçant à renverser la tête pour s’offrir plus encore à ce baiser. Quand il redressa la tête pour prononcer son nom, elle se contenta de secouer la tête et de le ramener contre elle. S'abandonnant entièrement, Thybalt parcourut le corps de Tosca dans des gestes audacieux et enflammés, deux semaines qu’il n’avait pas caressé, savouré sa peau, son goût, son odeur. Il explora ses courbes par-dessus ses vêtements jusqu'à ce qu'elle en perde le souffle. Sa bouche était avide d’elle, rattrapant le retard accumulée, s’escrimant à la faire sienne à nouveau. Puis il sembla brusquement reprendre pied lorsqu’elle frissonna de douleur contre lui. Il revint brusquement à lui et s’écarta d’elle. Sa peau était encore meurtrie, jaunâtre. Il la réinstalla sur le bord du bureau, surpris par sa propre avidité, la fureur avec laquelle il s’était approprié son corps, la facilité avec laquelle il avait oublié ce par quoi elle était passée. Son regard s'adoucit. Il s'approcha du visage de Tosca pour lui caresser la joue.

« Excuse-moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris. » Souffla-t-il. « Ou plutôt je ne le sais que trop bien. Ne t’avises plus de partir sans me donner la moindre indication sur ta destination j’ai cru devenir fou. Et de mémoire d’Andreotti je n’ai jamais été aussi infernale. J’ai cru que tu ne reviendrais pas lorsque tu as quittés Vérone. Où étais-tu Tosca ? » Et avec qui ? Pourquoi ? Etait-elle revenue pour de bon cette fois ? Repartirait-elle ? Allait-elle venir vivre avec lui ou quitterait-elle Vérone pour de bon ? Tant de questions qu’il avait espéré ne pas poser en se jetant sur elle, en lui faisant l’amour mais il avait appris à ses dépend que fuir les problèmes n’était pas une solution. Crever l’abcès était la seule solution.







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Tosca J. Dal Cappello
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MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Sam 24 Sep - 22:39


Hell isn't such a big deal !


«Je ne m’attendais pas à cet accueil.» souffla la jeune femme, les cheveux en bataille, se levant du bureau où son partenaire venait de la poser, tout en tentant de ranger une masse de cheveux indomptable derrière ses oreilles, les mains fébrilement tremblotante. La frénésie qui s’était emparée d’elle n’avait fait que la surprendre, pourtant elle commençait à connaître et reconnaître les effets qu’il avait sur elle, ou que le «phénomène» comme elle qualifiait ce qui leur arrivait, avait sur eux, mais elle ne pouvait s’empêcher d’être surprise et un brin agacée à chaque fois. Elle aurait souhaité que les choses se passent autrement, elle avait planifié que les choses se passeraient autrement, elle n’avait pas envisagé une seconde qu’il puisse se comporter avec tant de familiarité et encore moins qu’elle se laisserait faire sans broncher, pis encore, en en réclamant toujours plus. Elle l’avait quitté depuis près de 15 jours, n’était revenue que depuis 48h, et ne s’était montrée à lui que parce qu’une photo dans un journal l’y avait poussée. Il était en droit de réclamer des explications, certes, ce n’était pas ça qui la surprenait, mais plutôt son absence totale de retenue, son comportement «habituel» avec elle. Il était entré dans ce bureau, l’avait soulevé du siège (ce qui en soi était somme toute normal) pour finalement la réinstaller sur ses genoux et reprendre sa conversation avec son grand-père tout en lui caressant la nuque d’un geste tendre et machinal, comme s’il ne doutait pas une seule seconde du fait qu’il était ce couple qu’ils n’avaient, il faut bien l’avouer, jamais été. Mal à l’aise sur ses genoux, elle n’avait pourtant pas osé bouger d’un pouce et s’était laissée faire en silence. Ne se posait-il pas de questions ? N’avait-il absolument aucun doute quand au choix qu’elle avait opéré pendant sa retraite forcée ? N’avait-il pas quelques hésitations, quelques volontés de distance, au moins dans un premier temps ? Elle ne l’avait pas embrassé au QG, pas plus qu’elle n’avait esquissé la moindre caresse, le moindre geste tendre à son encontre, bien sûr parce qu’ils se trouvaient dans un lieu bondé de potentiels témoins oculaires, mais surtout parce qu’elle ne s’en sentait ni le droit, ni l’envie. Si, évidemment qu’elle en avait envie, tout son corps en avait envie, mais sa tête souhaitait se punir, qu’il la punisse d’avoir osé partir, qu’il la mette au supplice un peu, plutôt que de lui ouvrir grand les bras, la bouche en cul de poule, les yeux en forme de coeur comme dans un mauvais cartoon. Elle aurait voulu qu’il lui fasse passer l’envie de recommencer, ou au moins réfléchir à deux fois avant de le refaire, au lieu de quoi, il passait l’éponge aussi vite qu’une blonde amnésique. Elle avait besoin qu’il la mâte, alors qu’il entendait lui passer tout ses caprices. Bien sûr, il avait haussé la voix au QG, mais parce qu’elle l’avait poussé dans ses derniers retranchements, et cet écart semblait bien vite évaporé, à présent, il tentait même de le faire oublier, comme si ce qu’elle percevait chez lui comme une force, apparaissait aux yeux de l’homme comme une preuve de faiblesse. Quelque part entre son QG de campagne et la villa, il avait perdu ses couilles. «Ce que j’ai dit tout à l’heure, je le pensais réellement, Thybalt.» Elle se promenait dans le bureau, laissant son index glisser sur le bois des diverses bibliothèques, caresser les couvertures usées de ce trésor pour érudits. «J’ai besoin que tu t’affirmes, que tu gueules, que tu m’envoies chier, j’ai besoin que tu me fasses peur, que tu me prouves que tu n’es pas quelque chose d’acquis. Tu dis avoir eu peur que je ne revienne pas, peur que tout soit terminé entre nous, de ne plus me revoir jamais...» Alors qu’elle lui tournait le dos tout le temps de sa balade, elle s’immobilisa, pivota vers lui et planta son regard clair dans le sien. «Pas moi.» Trancha-t-elle plus vive qu’une guillotine. «Je n’ai pas eu peur de mettre un terme à nous, simplement parce que je savais que tu m’attendrais, que tu serais là avec tes bras ballants à attendre mon retour pour les ouvrir dès que tu m'apercevrais. Je savais que quoique je fasse, tu serais là lorsque je déciderais de revenir, tout comme je sais que tu resteras là quand je déciderais de repartir, et tu seras encore là si un jour je décide de te revenir à nouveau.» Ses doigts cavalaient à nouveau sur les tranches aux dorures passées, déambulant à travers la pièce tout en sachant qu’il la suivrait du regard qu’importe où elle irait. «Si je dis «lorsque» et non «si», c’est parce que si continue d’avoir la conviction que tu m’appartiens corps et âme, alors j’abuserais encore de cet état de fait en me comportant en égoïste, en ne pensant qu’à moi. Parce que crois-moi, Thybalt, je n’ai pas pensé une seule seconde à toi lorsque j’ai décidé de quitter Vérone, je n’ai pas réfléchis à ce que tu pourrais ressentir, et si je ne l’ai pas fait, c’est parce que je m’en foutais complètement. Alors oui, j’ai des excuses, des circonstances atténuantes, mais je n’ai même pas besoin de les formuler puisque tu me pardonnes absolument tout sans même que je n’ai à entrouvrir les lèvres.» Elle lui tournait toujours le dos, feuilletant un exemplaire du Destin de frère Thomas, survolant les mots à la recherche de cette phrase qui résumerait tout. «La soumission obtuse n’est pas vertu mais démission.» Faisant claquer le livre, elle le rangea dans l’emplacement vide entre deux imposants ouvrages au titre en latin. «Tu me passes absolument tout parce que tu culpabilises de m’imposer tout ça. C’est donc toi qui a décidé de ce que j’éprouverais pour toi ? Toi qui m’a obligé à ressentir ça ? Toi qui contrôle cette électricité entre nous ? Toi qui manipule cette attraction incohérente, ce phénomène bizarre et aliénant ? Rêve pas, mon pote, tu subis tout comme moi. T’as pas demandé à aimer une pauvre fille à problème, pas plus que tu n’as décidé de t’imposer des rêves à la con pendant la moitié de ta vie, t’as pas choisi de te coltiner une apolitique athée et dépressive sur les bords. Alors pourquoi, moi, j’aurais le droit d’agir en égoïste et pas toi ? Pourquoi tu me laisses faire ? Pourquoi tu n’essayes jamais de rétablir l’équilibre ? L’amour courtois, t’es mignon, tu le laisses au Moyen Âge, ton esprit chevaleresque aussi, et tu te comportes un peu plus comme l’homme que tu es. Tu ne me perdras pas en t’affirmant, tu me retrouveras, au contraire, et puisque je suis perdue en ce moment, il est temps que quelqu’un me retrouve. Je ne demande qu’une chose, Thybalt, et tu le sais depuis le début, je veux rester dans l’ombre. Pour tout le reste, c’est toi le plus à même de décider pour nous, pour moi, parce que moi, je ne fais que des conneries.» C’était plus fort qu’elle, alors qu’elle aurait pu se repaître dans le déni et l’absolution qu’il lui offrait, elle choisissait de foutre les pieds dans le plat et d’y patauger gaiement. Il lui avait seulement posé une question, somme toute assez simple, à laquelle il aurait été aisé de répondre, mais elle avait préférer enfourcher sa grosse cylindrée et ruer dans les brancards. C’était plus de l’inconscience, pas plus que du masochisme, c’était de l’ordre du suicide, comme si en le poussant à bout, elle espérait qu’il perde patience et la quitte, ou au contraire, qu’il se transforme en ce macho impérieux qu’elle semblait décrire, et qu’il prenne toutes les décisions pour elle. C’était peut être ça, finalement, elle avait réclamé à corps et à cris le droit d’avoir le choix, mais ce qu’elle voulait réellement, c’était ne surtout pas avoir à en faire un. Elle revint vers lui, choisissant le confortable fauteuil en cuir mis à disposition des invités, de l’autre côté du bureau. «Aujourd’hui tu m’as accueillis comme si de rien était, comme si je venais de t’offrir la plus belle preuve d’amour qui soit et t’avais juré de ne plus jamais recommencer. Mais c’est pas le cas, Thybalt, et tu le sais bien. Je suis venue te voir à cause de ce cliché, je suis venue te voir parce que je ne supportais pas l’idée qu’on puisse savoir que j’étais ta femme. Je ne serais pas venue à ta rencontre sans ce fait. Ça fait deux jours que je suis à Vérone, et je n’avais absolument pas l’intention de venir te voir. Tu comprends pourquoi je me sens si mal lorsque tu me prends dans tes bras, que tu me cajoles devant tout le monde, lorsque TdT parle de fonder une famille ? Je prends sur moi pour ne pas repousser tes gestes tendres pour pas que tu passes pour un con aux yeux de TdT et de Maria, parce que je ne te souhaite pas ça, parce qu’ils ne comprendraient pas, et parce que je n’ai pas envie de le faire de la peine, pas plus que je ne veux t’en faire à toi. Tu te comportes comme si tout était clair entre nous, mais ce n’est pas le cas, y a rien de limpide dans cette histoire. Je n’ai toujours pas annoncé à mon père pour l’annulation des fiançailles, et quand bien même ce serait fait, ça ne changerait absolument rien. Alors quoi ? Il faudrait, pour que tout le monde soit heureux, que je puisse jouer les parfaits petits couples alors que ma tête est pleine de questions et d’interrogations ? Toi je peux le gérer, parce que je ne t’ai jamais menti, que tu sais ce qu’il en est depuis le début, et que tu as choisi de faire avec plutôt que de me laisser sur le bord de la route. Mais les autres ? Je ne peux pas mentir à tout Vérone, Thybalt, je ne peux pas leur faire croire à notre idylle alors que je risque de partir en couille n’importe quand. J’en peux plus de faire souffrir Maria et TdT qui ne comprennent pas mes doutes et qui ne peuvent appréhender mon combat interne. On pourrait partir sur une île déserte et vivre loin du regard des autres, ce serait plaisant, sauf que j’ai besoin de savoir, et que même paumés en pleine jungle, on est pas à l’abris d’un de mes pétages de plombs. Je voudrais juste qu’on me laisse tranquille le temps de faire ce que j’ai à faire.» Le regard fixe sur un point imaginaire par-delà la fenêtre, elle acheva son monologue par un soupir à fendre l’âme. «Mais même ça c’est pas possible parce que quand je ne suis pas là tu te tapes des migraines de tarés et, d’après Maria, tu boîtes à nouveau.» Elle s’était à nouveau levée, prise d’une agitation soudaine, d’une tension nouvelle, d’un stress avec lequel elle devait faire au jour le jour. «Et ça non plus je l’explique pas ! J’suis quoi ? Un roi thaumaturge ? Si c’est le cas, allez-y, balancez les lépreux, c’est ma tournée de miracles les gars !» Exaspérée, elle balança du bras, invitant une foule imaginaire à la rejoindre, avant de laisser tomber sa tête en avant de lassitude, et de trainer les pieds jusqu’au fauteuil qu’elle venait de quitter, tête basse. «Tu comprends ce que je veux dire ou pas du tout ?» Elle releva les yeux, croisa son regard de chien battu, et conclu : «Non, tu vois pas du tout. Ça te dérange pas toi, tout ça ? Ces phénomènes bizarres, et cette meuf qu’on t’impose ? Genre t’as pas le droit d’en aimer une autre, c’est juste pas.po.ssi.bleuh ! Je ne dis pas que ça me dérange de t’aimer toi, toi tu n’es pas en cause, j’aurais pu tomber plus mal, c’est juste le fait de ne pas comprendre qui me dérange, le fait qu’on m’impose quelque chose. J’suis une insoumise, je viens seulement de m’en rendre compte, moi qui ai toujours dis oui à tout, sans poser de questions. Même s’il y a une très bonne raison à cela, je veux la connaître, je veux savoir, agir en mon âme et conscience, pas juste subir et fermant ma gueule. Tu comprends ?» Oui, cette fois il semblait comprendre, ou au moins il en donnait l’air, mais avec les politiciens on peut jamais vraiment savoir, pas vrai ? «Alors, c’est là où ça se corse et où ça commence à moins te plaire, en partant du postulat que tout le reste t’a plu évidemment.» Ouai... Heu... Comment te dire, Tosca... La ferme ! Elle s’était avancée vers le rebord de l’assise du fauteuil, et les deux mains sur le bureau, elle adopta une position de politicien sans même en avoir conscience. «Tu vas arrêter de me pourchasser et de t’inquiéter sur ce que je ressens, parce que c’est un fait établi, je te suis acquise, même si je débloque, même si je te quitte souvent, je ne vais jamais bien loin, jamais bien longtemps, et jamais avec un autre. Donc ça, t’arrêtes. Et t’arrêtes aussi de jouer au couple avec moi, je ne veux plus que tu m’embrasses ou que tu me câlines comme si c’était normal, comme si on était un couple officiel, comme si notre mariage était réel et qu’on acceptait de subir comme des lobotomisés sans libre arbitre. Je suis ta photographe, on va s’en tenir à ça pour l’instant. Je continuerais de te soigner la tête et même de dormir avec toi si tu insistes, mais je ne veux plus que TdT me parle de bébés, ni que Maria ne m’accable de conseils pour concevoir un enfant. Je suis sous pilule et je ne veux pas d’enfant, comme ça c’est bien clair, non ? Ni avec toi, ni avec personne, je ne veux pas d’enfant... Jamais... Même pas un... Et c’est là que tu commences à regretter qu’on t’ait imposé une nana qui te donnera jamais de descendance, pas vrai ? Bon, c’est pas le problème. Donc je suis ta photographe, si tu veux tu peux même me coller le terme de «partenaire de vie», je t’aide à gagner cette campagne, ou du moins à pas te ridiculiser avec des slogans à la con, et en échange tu m’aides à comprendre ce qui se passe, et ceci n’est pas une invitation à glisser ta langue dans mon oreille pour me prouver que j’aime ça. Quand on aura compris, qu’on aura les clefs en mains, ou suffisamment de clefs, on sera à même de décider pour la suite, en attendant cou-couche panier !» pour ponctuer sa phrase, elle tapa dans ses mains, provoquant un sursaut chez la partie adverse, elle s’en étonna, esquissa un sourire en le voyant si tendu, mais fini par baisser la voix tout en se calant plus profondément dans le fauteuil, s’y glissant au point de disparaître derrière le dossier pour quiconque entrerait à ce moment dans la pièce. «Et puis j’ai ce sentiment bizarre et assez inexplicable qu’on doit se taire, qu’on ne doit absolument rien montrer de ce qui nous lie au risque de... Je sais pas au juste, mais j’ai la conviction que moins de gens sont au courant, mieux c’est. En fait, j’ai comme une boule au creux de l’estomac, et chaque fois qu’une nouvelle personne sait, cette boule grossie encore et encore. Là, la boule est tellement imposante qu’elle me colle la nausée. Je t’arrête tout de suite !» brandissant les deux mains en avant, il avait suffit qu’il lui lance un regard, un certain type de regard pour qu’elle s’interpose entre lui et tout ce qui était susceptible de sortir de sa bouche. «Il ne s’agit pas de la boule ni des nausées qui peuvent se transformer en autre chose au bout de neuf mois, rien à voir, c’est juste comme une sorte de mise en garde, un instinct de survie, mais un truc tellement fort que ça a des répercutions physiques.» La jeune femme haussa les épaules dans une moue boudeuse, puis dans un geste qui ne se voulait pas gracieux mais qu’il l’était par mégarde, tira le paquet de cigarettes froissé et malmené, qu’elle avait rangé au beau milieu de son modeste décolleté. «Je peux ?» Évidemment qu’elle pouvait, toutefois elle s’exila en direction de la fenêtre, l’ouvrit et s’installa sur le rebord, une jambe plié sur le chambranle, l’autre tendue vers le sol, son pied maintenant son équilibre sur le parquet. La flamme dansa sous ses yeux avant de venir lécher la cigarette, l’incendier, créant ce nuage artificiel et toxique qui avait au moins le mérite de l’apaiser. Son regard se perdit lentement par-delà la fenêtre, vers ce jardin qu’elle ne voyait même pas, vers ces hauts murs, remparts entre le villa et le reste du monde, qui la protégeaient et l’effrayaient en même temps. Le silence régnait dans la pièce et dans le jardin, finalement l’ex sénateur n’avait plus ouvert la bouche depuis qu’il lui avait posé cette simple question «où étais-tu, Tosca ?» Où était-elle ? A la fois si loin et pourtant si proche. A des kilomètres de Vérone et pourtant sans cesse en sa compagnie, ou celle de ses sosies passés.

«Rome.» Souffla-t-elle en même temps qu’un écran de fumée, comme s’il était apte à lire dans sa tête et comprendre qu’elle répondait enfin à sa question. «J’étais à Rome... Seule.» Elle jugea la précision importante même, si finalement, d’après les nouvelles règles édictées, elle n’avait pas de compte à lui rendre. «Enfin aussi seule que peut l’être une personne traquée par un vieux président du conseil qui se prend pour Cartapus...» Surprenant le regard perdu qu’il lui lançait par delà son bureau, la jeune femme soupira en levant les yeux au ciel. Y avait toute une éducation à refaire, là. «Cartapus ! ‘Quand je regarde comme ça on me voit, si je regarde comme ça on me voit plus, on me voit, on me voit plus.’» Mima-t-elle en roulant les yeux dans leurs orbites, à droite, à gauche, de nouveau à droite, en l’air, à s’en faire mal au crâne avant de revenir sur l’homme derrière le bureau. «Non ? Toujours pas ? Ça sent la location de dvd, ça.» D’un mouvement d’index et de pouce elle envoya voler son mégot par la fenêtre, puis se retourna complètement vers l’intérieur de la pièce. «J’étais à Rome parce que j’avais besoin de trouver des réponses à mes questions, et finalement j’ai trouvé toujours plus de questions, comme ce cliché.» D’un mouvement de menton elle lui indiqua son sac sur le bureau, sac d’où dépassait une enveloppe kraft. Thybalt hésita, puis devant son regard insistant, s’empara du document. Le cliché sous les yeux, le cliché années 60 qu’elle avait agité sous le nez du pauvre étudiant-réceptionniste, quelques jours plus tôt, il ne parvint à masquer sa surprise. «On dirait moi, je sais. Je me disais que si je retrouvais cette femme peut être qu’elle pourrait m’expliquer pourquoi je semble avoir des sosies dans toutes les époques... Mais elle est morte. Elle est morte un an avant ma naissance. C’était une américaine, Ingrid Rita Cooper. Elle ne m’aurait pas appris grand chose, de toutes manières, elle était folle. Elle a été internée très jeune et a passé toute sa vie dans ce qu’on appelait alors une maison de repos, mais qui était en fait un hôpital psychiatrique avec électrochoc etc... Vers la fin de sa vie, elle ne parlait plus, ne communiquait plus de quelques manières que ce soit, «elle était prisonnière de son esprit aliéné» comme disent les rapports de l’époque. Je n’en sais pas plus, on n’a pas voulu m’en dire plus. J’ai prétendu faire une thèse sur la psychiatrie et avoir besoin d’exemples précis pour illustrer mon propos, mais ça ne m’a ouvert que des lucarnes, pas des portes. Elle est morte en cessant de s’alimenter, elle s’est laissée mourir. Le cliché témoigne du fait qu’elle a été mariée, mais la personne que j’ai eu au téléphone n’avait pas d’info à ce sujet. C’est frustrant, mais c’est tout ce que j’ai. Et rien d’autre sur Willy Shake.»
«Willy Pears.» Rectifia l’homme automatiquement.
«Tu vas m’aider ?» Elle ignora sa réplique, et darda un regard implorant dans sa direction.
«Évidemment. Tu en doutais ?» Un peu. Mais elle le garda pour elle, se contentant d’ébaucher un sourire.
«Dans ce cas, on part en mission ce soir !» Annonça-t-elle en sautant du rebord de la fenêtre pour se diriger vers la grande porte à double battant. Son complice l’observait avec inquiétude et surprise, mais elle n’y prêta pas attention. «J’espère que t’as des vêtements souples et sombres.» L’interrogea-t-elle sans vraiment s’adresser à lui, fixant un mur, une main posée sur la poignée. «Je vais demander à Maria, elle doit savoir ça.» La porte s’ouvrit en fracas, et les pas de Tosca résonnèrent sur le marbre de l’entrée, ainsi qu’un «Mariaaaaaaaaaa ?» tonitruant qui aurait pu réveiller un mort.

(...)

«Réexplique-moi pourquoi on entre par effraction alors que tu as reçu une invitation personnelle signée par le conservateur ?» Murmura l’homme en manquant trébucher dans la pénombre, avant de lâcher une bordée de jurons dans des langues pas toujours connues de tous.
«Il ne s’agit pas d’une effraction puisque j’ai la clef.» Rétorqua-t-elle en agitant la fameuse clef avant de la ranger dans la poche du slim noir qui complétait une tenue totalement noire de son pull large à ses rangers souples. Il lui lança un regard par en-dessous, un regard qu’elle connaissait et qui signifiait «je vais user de mes contacts et te faire interner pour ton bien mon amour.» tout ça. Sa seule réaction fut de hausser les épaules avant de faire retomber ses bras le long de son corps, le tout ponctué d’un petit bruit de bouche des plus raffinés. «J’aime pas les gens.» Conclue-t-elle avant de pivoter sur elle-même et reprendre sa progression. «Et puis un peu d’action ça ne fait jamais de mal.»
«Oui, c’est clair que ça nous sort de notre petite vie pépère, l’ennui commençait à nous gagner.» Grogna-t-il dans son dos toujours à voix très basse de manière à ce qu’on ne les surprenne pas.
«Oh, mais re-bonjour monsieur cynisme.» pivotant pour, de nouveau, lui faire face, elle affichait un large sourire. «Je t’ai déjà dit que je préférais le toi irritable au toi dégoulinant d’amour ?»
«S’il n’y a que ça pour te faire plaisir, je peux aussi me mettre au foot et à la bière.»
«J’ai dit ‘irritable’ pas ‘bof’.» Elle continuait d’avancer le long d’un couloir aux murs couverts de cadres dorés dont les toiles étaient à peine visible dans la faible lueur de la lampe torche qui balayait le sol.
«Tu sais que si je me fais chopper, ma campagne est ruinée ?» La coupa-t-il en la rattrapant pour se mettre à sa hauteur.
«T’as flingué ta campagne quand tu as accepté le slogan «fede».» Rétorqua-t-elle, l’air de rien, avant de tourner vers une pièce nommée «crocifix e madonna», une indication que Tosca n’eut pas la présence d’esprit de lire avant de pénétrer. Si bien que lorsqu’en tournant sur elle-même, le faisceau de sa lampe torche éclaira un visage grimaçant à quelques centimètres du sien, elle laissa échapper un cri que Thybalt perçu malgré la main qu’elle vint plaquer immédiatement sur sa bouche pour l’étouffer (le cri, pas Thybalt, hein). Resté dans le couloir, sans lampe, il ne se souciait plus d’être entendu ou non.
«Sca !! Qu’est-ce qui...» Commença-t-il, sa voix prenant en puissance face à l’anxiété.
«Tout va bien !» Lui répondit le visage souriant de Sca surgissant devant lui. Après un mouvement de recul du à la surprise, il n’eut pas le temps de poser plus de questions qu’il se retrouva attiré dans la salle que venait de quitter la jeune femme. L’entrainant par la main, elle le guida au centre d’une pièce cerclée de ténèbres. Elle contourna l’homme, se plaça dans son dos, et le poussa en avant sans répondre à ses exclamations de surprises. Puis, une fois qu’elle sembla satisfaite de l’emplacement, elle s’écarta, se positionnant quelque part à la droite de Thybalt, un peu plus en avant que lui, mais tournée à la perpendiculaire de l’homme. Elle ré-enclencha sa lampe qui illumina un sol aux pavements inégaux, puis redirigea le faisceau vers le mur qui faisait face à Thybalt. Ce dernier posa les yeux sur le même visage grimaçant, celui qui avait effrayé Sca quelques secondes plus tôt, un visage incliné vers la droite, comme si son cou avait du mal à soutenir cette tête de pierre rendue trop lourde, une tête grandeur nature, au front percé par les épines de la couronne qu’elle portait, une tête dont la grimace était du à la souffrance et non à l’agression, une tête dont le regard vide fixait le sol avec consternation. L’homme de pierre, les bras écartés, fixait Thybalt du haut de sa croix, son visage exprimant toutes les souffrances d’un monde peuplé de pêcheurs. Le politicien plissa des paupières lorsque le faisceau se braqua sur son visage et remit un certain temps à se réadapter à l’obscurité lorsque la jeune femme dirigea la lampe sur le Christ, avant de retourner sur lui, puis sur le Christ, puis sur lui, puis sur le Christ, de plus en plus vite, de plus en plus douloureux pour les yeux très clairs de l’ex-sénateur.
«Sca !» Grogna-t-il en plaquant une main sur ses yeux tout en affichant une grimace presque identique à celle du Christ.
«C’est bon, j’ai fini, simple vérification.» Annonça-t-elle en prenant la direction de la sortie, laissant l’apprenti aveugle seul au milieu de la pièce.
«Conclusion ?» Demanda-t-il en tentant de retrouver la sortie en se guidant au son de sa voix.
«Tu brûles pas.»
«Je porte un crucifix autour du cou, Sca.» Souffla la voix agacée qui approchait dans son dos.
«Ça pourrait être un leurre, un truc spécial monstre pour faire croire au reste du monde que vous êtes pas des monstres.»
«Vous ?»
«Toi et ta secte de fornicateurs de vierges.» Répondit-elle, l’air de rien, avançant dans le couloir tout en braquant sa torche sur les murs, avant de l’entendre s’étouffer dans son dos, pivoter dans sa direction en lui foutant la lumière dans les yeux.
«Désolé, j’ai cru t’entendre dire «vierge» en parlant de toi.» S’excusa le cynique une main en visière pour éviter de finir totalement aveugle avant la fin de la nuit.
«Avoue ! C’est ma pureté que tu voulais dérober, adorateur du diable !» La torche en hauteur, braquée sur l’homme, elle avait prit son ton de SS le petit accent allemand en plus.
«Tout à fait. Et maintenant que tu es impure, je ne sais plus comment me débarrasser de toi au profit de ta petite soeur.»
«J’ai pas de soeur.» Rétorqua-t-elle en fronçant les sourcils, pas certaine de voir où il voulait en venir.
«Quoi ? On est pas dans une mise en scène sexuelle où je suis le méchant mais terriblement sexy vampire, et toi la pauvre proie stupide qui tombe sous mon charme magnétique ?»
«T’es trop con, Andreotti !» Soupira-t-elle, un poil vexée qu’il ait eu le dernier mot et vexée de trouver ça sexy, tout en lui présentant son dos, et en reprenant sa marche dans les méandres de couloir du Museo Civico di Castelvecchio. Ici chacun des murs avaient une histoire, et ce sentiment n’était pas du aux oeuvres d’art qui les ornaient. C’était autre chose, une atmosphère, quelque chose que le simple visiteur ne devait pas ressentir, quelque chose que Sca était persuadée d’être la seule à ressentir. C’était comme un voyage dans le temps, un voyage oppressant. Le vieux château avait beau avoir été restauré à maintes reprises, soit-disant à l’identique, la jeune femme aurait été capable de noter toutes les erreurs architecturales et décoratives de chacune de ces restaurations avec le château... de son enfance ? Pourquoi avait-elle été tentée de dire «le château de mon enfance» au lieu du «le château du XIIIème siècle» qu’elle avait souhaité formuler en pensées ? Bien sûr, Sca, tu étais enfant en 1210, lorsque le grand Jacopino Scaligeri régnait en maître incontesté sur Vérone. Elle virait folle. Peut être devrait-elle se soumettre au test du crucifix, elle aussi, avant de se mettre à vivre la nuit et sucer le cou de Peppo le facteur. Ridicule. Mais tout de même étrange comme sensation. Ils étaient presque parvenus à la salle qui l’intéressait, lorsque Thybalt laissa échapper une réflexion toute aussi étrange que ce qu’elle ressentait.
«J’aimais beaucoup cette cheminée, ils n’auraient pas du la supprimer.» Ça lui avait échapper, c’était une réflexion incontrôlée qui l’étonna autant qu’elle vu la surprise qu’il affichait sur ses traits lorsqu’elle se retourna vers lui en les éclairant. «Non, non, non !» scanda-t-il en agitant les mains. «Je sais ce que tu vas dire, mais non je ne parlais certainement pas d’une cheminée datant de l’époque... Je devais parler d’une cheminée présente ici durant mon enfance, un truc comme ça.» devait. Il «devait parler». L’emploi de ce verbe dénotait l’incertitude dont il faisait lui-même preuve concernant ses propos. Toutefois, Tosca préféra valider ceci comme une affirmation plutôt que de s’en retourner vers ce délire spacio-temporel dont elle tentait de sortir, justement. La jeune femme attrapa l’homme par le poignet et l’entraina à sa suite vers la salle «renaissance italienne». Ils passèrent une nouvelle série de salles sans jamais s’arrêter sur les oeuvres, pourtant majeures, qui paradaient depuis les quatre murs. Ils traversèrent un vaste hall où une statue équestre les toisait de toute sa hauteur. «Cangrande Scaligeri...» murmura Thybalt en levant les yeux pour croiser ceux du grand seigneur.
«Période romane.» Poursuivit Tosca sans arrêter sa marche rapide, trainant derrière elle le politicien dont les yeux trainaient partout.
«Tu sais que je ne suis pas venu ici depuis mon enfance...» commença l’homme.
«En 1209.» Ponctua Sca avec sarcasme.
«... Et que j’aurais aimé pouvoir passer un peu plus de temps sur chaque oeuvre.» acheva-t-il en ignorant sa remarque.
«Tu joueras les touristes une autre fois, d’accord ?» S’impatienta-t-elle en le tirant de plus belle.
«Puis-je me permettre deux remarques ?»
«Tant que ça ne t’empêche pas d’avancer...» grommela-t-elle.
«Première remarque : Je n’aurais pas pu visiter ce château en 1209, comme tu le suggères, puisqu’il n’a été édifié par notre ami la statue...» il désigna du pouce la statue équestre qu’ils avaient dépassé et que Tosca ne pouvait pas voir puisqu’elle continuait sa progression deux pas devant l’homme qui se laissait trainer. «... Cangrande I au XIVème siècle entre 1354 et 1376, d’après cette brochure.» Cette fois-ci elle lui jeta un regard, remarquant pour la première fois qu’il tenait effectivement une brochure entre les mains, comme le touriste qu’il n’était pas. Non, sérieux, il sortait d’où ce mec ? Il avait prit le temps de récupérer une brochure comme s’ils allaient vraiment avoir le temps de s’adonner à un peu de tourisme dans un musée, en pleine nuit ? «Et, deuxième remarque...» enchaina-t-il rapidement avant qu’elle ne le gratifie d’une de ces réparties dont elle avait le secret. «... C’est toi qu’on retrouve sur des clichés des années 60 et des toiles de maître, peut être même sur des peintures rupestres de Lascaux aussi, mais vu que c’était encore assez abstrait à l’époque...» Elle l’avait laissé parlé sans rien dire, bien trop occupée à l’entrainer dans une toute petite salle, une salle à l’opposé de toutes les autres de part sa taille, son intimité, son emplacement à l’écart du chemin touristique et son unique œuvre pendue au mur. Rien d’autre qu’une toile encadrée, une toile moyenne 73cmx94cm, sur le mur perpendiculaire à la porte, et rien d’autre...
«Faux... Tout le monde pense que le château est l’oeuvre de Cangrande premier au XIVème siècle alors qu’il était déjà présent du temps de Jacopino et de son fils Mastino au début du XIIIème siècle.» annonça Sca en s’immobilisant devant la toile, sans plus réfléchir à ce qu’elle racontait que lorsqu’il avait lui-même parlé de la cheminée. «Et faux...» Acheva-t-elle en braquant la lampe torche sur la toile, une esquisse d’un célèbre tableau de 1774 où l’homme de profil ne pouvait absolument pas nier sa gémellité avec l’homme dont le poignet résidait toujours entre les doigts de la jeune femme. «C’est qui le plus vieux maintenant ?»

(...)

«Raconte-moi l’histoire.» souffla tout bas la voix masculine lente et savoureuse. Après un moment de silence qui s’étira dans le temps, ils avaient fini par trouver la banquette placée au centre de la pièce, permettant au visiteur de s’installer confortablement pour admirer l’esquisse. Les coudes sur les cuisses, la tête entre les mains, le politicien semblait avoir du mal à y croire. A ses côtés, en tailleur, un genou frôlant la cuisse masculine, elle l’observait douloureusement, ne sachant comment agir pour le soulager des effets lourds d’une telle découverte. Mais elle savait par avance que rien n’y faisait, si ce n’est nier l’évidence, et l’évidence ne devait pas être niée s’ils voulaient pouvoir avancer. Il devait affronter les faits, les assimiler, les digérer, et ensuite ils pourraient progresser. Si elle avait pu s’y faire, il s’y ferait aussi.
«J’avais remarqué cette oeuvre dans le journal de Willy, l’oeuvre officielle je veux dire, celle exposée au Musée du Louvre. La ressemblance était déjà flagrante, plus avec moi qu’avec toi cela dit, mais pas autant. J’avais voulu t’en parler, et puis il y avait cette histoire de journaliste et tout, bref, j’ai oublié. Alors j’ai profité d’être à Rome pour faire quelques recherches plus approfondie, en apprendre un peu plus sur Fragonard.» Elle parlait doucement, le caressant de sa voix plutôt que des ses gestes, son regard se désintéressant de la toile pour se poser sur lui et y demeurer. «Le Verrou, c’est l’oeuvre majeure du peintre, surtout à cause de la polémique qui à accueillit sa découverte, c’est une toile très sensuelle, très sexuelle, peut être trop pour l’époque. Certains ont même renommé la toile «le viol», du fait qu’elle soit encore habillée et lui en tenue négligée. Les draps sont défaits, pourtant, comme si l’acte sexuel avait déjà eu lieu. La pomme rappelle le pêché originel, la tentation faite femme... Mais elle est toujours habillée, et tente de résister. Mais ce qui a surtout surprit l’assistance c’est qu’il s’agissait d’une commande du marquis de Véri pour un diptyque composé de deux panneaux qui ne collaient absolument pas l’un avec l’autre, puisque la deuxième œuvre était une œuvre religieuse représentant l’Adoration des bergers. Deuxième point étrange, la commande datait de 1773, et Fragonard ne la livrera qu’en 1778. Pourtant il avait achevé les bergers en 1775. Je me suis donc intéressée à la vie de Fragonard durant cette période, entre 1773 et 1778.» Sa main, rebelle, vint se poser sur la nuque offerte, et bien malgré elle, décrivit de légères caresses pour apaiser l’être perturbé qui siégeait à ses côtés. Elle pouvait sentir la tension irradier de son être, comme si son énergie vitale lui sautait à la gueule en criant «Warning ! Warning ! Warning !». «J’ai d’abord appris qu’il avait fait un tour d’Europe entre 1772 et 1774, et puis en octobre 1773, il partira pour l’Italie découvrir le pays. Ça peut sembler anodin, mais l’Italie ça m’a parlé. C’était normal pour un artiste à l’époque de partir se ressourcer dans le berceau même de l’art, mais ce qui ne devait être qu’un voyage de quelques mois s’est transformé en deux années. Il a laissé sa femme et sa fille seules pendant tout ce temps, alors qu’il est présenté comme un époux et un père exemplaire. J’ai fouillé un peu pour comprendre, mais rien, il n’y avait pas d’informations supplémentaires, si ce n’est qu’un écrivain italien de l’époque mentionne l’artiste français qui, séduit par la sensualité italienne, aurait été obnubilé par une scène qu’il n’arrêtait de pas de travailler. Le Verrou ? Probablement. Ça voudrait dire qu’il aurait commencé à travailler la toile dès 1773 et ce jusqu’en 1778. Cinq ans sur une toile, ce n’est plus du perfectionnisme, c’est de l’acharnement. Alors j’ai découvert qu’une esquisse du Verrou, datant de 1774 avait été vendue chez Christie’s en 1999. Mais les ventes et achats étant anonymes, je pensais être dans un cul de sac. Alors j’ai appelé Gianni Peretti, le conservateur qui est un ami de la famille depuis que la famille lui a fournit bon nombre de toiles et sculptures à un prix défiant toutes concurrences. Je lui ai parlé de l’esquisse en désespoir de cause, espérant qu’il en avait peut être entendu parlé. C’est là que j’ai appris qu’elle se trouvait à Vérone, au sein même de son musée, rachetée à près d’un million par un riche anonyme qui en a ensuite fait don à la ville. Tu imagines ? Faire don d’un truc d’un million ? Gianni n’a même pas rencontré le donateur, des petites mains lui ont livré la toile. Et lorsqu’il a demandé «pourquoi ?» la seule réponse qu’il a obtenu fut «parce que sa place est à Vérone. C’était la volonté de l’artiste.».» L’homme s’était redressé, le visage sérieux, attentif à l’histoire qu’elle lui contait, tandis qu’elle avait reporté son attention sur l’esquisse. Elle étouffa un léger bâillement, et se laissa glisser sur le banc, repliant légèrement ses jambes et venant poser sa tête sur les cuisses masculines.
«Et tu as fait tout ça en seulement 15 jours ?» souffla la voix éteinte mais admirative de l’homme, alors qu’il appuyait sa tempe contre une des oreilles qui dépassait du haut dossier de la banquette, ses doigts en lévitation au-dessus de la chevelure brune, avant de venir se poser sagement sur une épaule menue, pour ne plus en bouger.
«Oui. Après je suis rentrée, et je suis venue voir par moi-même. Alors j’ai vu, je t’ai vu toi, et moi aussi même si c’est moins flagrant... La perruque blanche, ça vous transforme une femme...»
«Le viol, hein ?» Soupira-t-il après un moment de silence.
«C’est ce que tu y vois ?»
«C’est ce que les gens y ont vu, visiblement.»
«Pas moi.»
«Tu y vois quoi ?»
«L’inévitable. Le lit est déjà défait, l’homme est déjà en tenue légère. Elle ne lutte pas vraiment, les mouvements d’étoffe de sa robe prouvent qu’elle vient de s’approcher et non qu’elle est entrain d’essayer de reculer ou de s’éloigner. Le verrou c’est le symbole du secret d’alcôve, ils ne doivent pas se faire surprendre, mais c’est déjà une vieille histoire, pas quelque chose de nouveau, sinon le lit serait immaculé. Il sait ce qu’il veut, elle lutte péniblement contre son désir. Un désir qui l’a déjà submergé à de nombreuses reprises. Elle doit choisir entre le perdre lui ou se perdre elle-même...» Elle laissa sa voix s’éteindre et un silence léger et confortable se lover entre eux. «Et le choix est inévitable.» conclue-t-elle dans un nouveau bâillement.




Il était là, face à elle, majestueux et impressionnant, terrifiant même le visage divisé dans le sens de la longueur par cette excroissance d’acier qui tombait de son casque pour lui protéger le nez, une cotte de maille jetée par-dessus une chemise en lin bleu qui faisait ressortir encore plus ses prunelles bleues irréelles et froide comme l’hiver qui venait de s’abattre sur le pays. Son épée cliquetait à chaque mouvement, rendant chaque pas plus menaçant encore, et cette hache qu’il trainait sur le sol, grattant la neige, laissant une trainée parallèle à l’empreinte de ses pas. Il fit encore un pas dans sa direction, ses lèvres ne formant plus qu’un pli sévère, ficha sa hache dans le sol, provoquant un petit cri de stupeur chez elle tremblante de froid et de peur. D’un mouvement preste, il ôta ce casque martelé de coups, et délivra une cascade de cheveux blonds cuivrés qui vint se répandre sur ses épaules. Recroquevillée contre la porte d’une maisonnette dont le toit de chaume n’était déjà plus que cendre, elle ramassa un pan de sa cape pour la ramenée contre elle, cherchant à disparaître de la vue de l’envahisseur qui ne cessait, pourtant, de l’observer avec cet air indescriptible. Il s’accroupie à sa hauteur avec brusquerie, comme pour chacun de ses gestes, et attrapa le menton de la pauvrette entre ses mains puissantes et rugueuses. Elle allait mourir, elle le savait, tout n’était plus que viol, pillage et bain de sang. Des barbares. Combien de fois avait-elle déjà été témoins du récit de quelques miraculeux rescapés, contant la sauvagerie et la violence de ces troupes venues du Nord ? Enfer et Chaos, c’est tout ce qu’ils laissaient dans leur sillage. Elle serra les dents, murmurant une prière aux dieux, leur implorant une mort rapide pour qu’elle ne connaisse pas l’ignominie d’être prise de force. Les paupières plissées, les lèvres en mouvement, il lui sembla que cet instant durait une éternité. Qu’attendait-il pour lui fendre le crâne d’un coup de hache ? Elle rouvrit les yeux, il la fixait toujours, l’air indéchiffrable, entre douleur et rage. Ses doigts se firent plus douloureux sur son menton alors qu’il serrait, serrait encore. Puis il relâcha son visage envoyant sa tête voler contre le bois de la porte, cognant légèrement celui-ci. Il fuyait son regard ? Qu’importe, le viking s’était redressé, semblant mesurer deux mètres de muscles et de colère. Il lui tournait le dos, s’éloignant, récupérant sa hache au passage, se baissant pour ramasser son casque, retournant près du brasier qui, un jour, avait été la place du marché. Là-bas des hommes en casque riaient fort, chantaient même, sortaient des maisons en feu avec les quelques maigres trésors qu’ils avaient pu récolter. Dagmar les observait avec tristesse et incrédulité, tout son village venait d’être détruit, ses amis, ses voisins venaient d’être tués, son jeune frère gisait, éventré, à quelques mètres de là, tandis que l’homme qui l’avait tué s’éloignait d’elle sans aucune raison. Il n’allait pas l’épargner, il ne pouvait pas l’épargner. Si ? Alors qu’elle formulait cet espoir fou, une masse sombre s’abattit sur elle, sans qu’elle n’ait le temps de réagir ou même de tenter de fuir, et bientôt une main s’aventura dans les replis de sa robe de lin sale, cherchant à remonter le tissu pour exposer sa chair et ses cuisses à la rudesse de l’hiver. Elle tenta de se débattre avec ses faibles forces, hurlant à plein poumon comme si quelqu’un pourrait lui venir en aide. Le tissu de sa robe et de sa cape rejeté contre son visage, l’empêchant d’assister visuellement à ce qui allait suivre, elle chercha à insensibiliser son corps, à le désolidariser de sa personne afin que le barbare ne pénètre qu’une coquille vide. Elle hurlait ses prières lorsqu’une voix couvrit la sienne, une voix masculine sèche et autoritaire, une voix qu’elle associa immédiatement, et sans trop comprendre pourquoi, au viking blond cuivré, celui qu’elle avait semblé dégouter rien qu’à la vue. Elle ne comprit pas ce qu’il hurlait, c’était une langue étrangère, rude et gutturale, mais elle entendit l’homme au-dessus d’elle répondre avec agacement. L’autre voix hurla à nouveau, sèchement, et le poids sur elle s’effaça. Elle resta là, tremblante, grelottante, terrifiée, ses jupes remontées sur son visage, ses cuisses à l’air libre, incapable de bouger de peur que cela recommence, qu’on la remarque et qu’on achève ce qui avait été à peine commencé. Et lorsqu’elle sentit l’étoffe bouger, elle cru un instant qu’elle avait eu raison de ne pas croire en sa chance, mais en ouvrant les yeux, elle vit le meurtrier de son frère, du bout de son épée, remettre ses jupes en place le long de ses cuisses, recouvrant ses chairs, les masquant à la vue de ses pillards, sans jamais croisé son regard. C’était ses cuisses, ses genoux, ses mollets, ses chevilles, ses pieds nus, qu’il fixait à mesure qu’il recouvrait ses jambes, comme fasciné et exaspéré. Il rangea l’épée dans l’étui accroché à la ceinture de cuir qui lui scindait la taille, et hurla un nouvel ordre dans cette langue étrange. Aussitôt les hommes cessèrent leur activité immédiate, et s’éloignèrent en direction de la route marchande menant au prochain village. Dagmar resta couchée là, dans la neige, une partie de la nuit, recroquevillée sur elle-même, sursautant au moindre bruit, avec la conviction d’être le seul être vivant encore présent dans ce village jonché de cadavres. Un jour passa, deux jours passèrent, trois jours peut être, elle n’avait plus réellement notion du temps qui s’écoulait, avant que la faim ne la pousse à se relever et affronter l’existence d’un «après». Elle n’était pas la seule à avoir tenté de se cacher, mais elle était la seule à avoir eu la chance de survivre. Les pillards avaient incendié les meules de foin, haché menu les tonneaux de vin, si bien qu’aucune cachette n’avait résisté à l’ennemi. Les corps jonchaient le sol, attirant charognards et macabres insectes. Hébétée et hagarde, affamée et épuisée, la jeune femme dépassa les cadavres sans les voir, ses pieds nus s’enfonçant dans la neige tachée de sang et de suie. Elle délaissa la route commerciale au profit de la forêt dense et inconnue, une forêt qu’elle avait toujours évité tant elle la terrifiait jusqu’au plus profond de son être. Tout valait mieux que la proximité de ces hommes, alors elle voulait creuser la distance entre elle et eux. Elle ne comprenait toujours pas comment elle avait survécu, pourquoi ce barbare l’avait épargné, pourquoi il avait empêché qu’on la souille, pourquoi il avait été jusqu’à recouvrir son corps, lui réoffrir sa dignité, surtout après qu’il eut tué, sous ses yeux, son jeune frère de douze ans. Elle ferma les yeux, et laissa échapper un petit cri de surprise lorsqu’elle constata que le visage du barbare semblait imprimé sous ses paupières. Son visage anguleux, sa mâchoire féroce, ses pommettes hautes, ses yeux semblables à de la glace, la fine ligne de ses lèvres témoignant de la colère et la répugnance qu’elle lui avait inspiré. Elle s’étonnait d’avoir noté autant de détails physiques, mais peut être que son esprit avait noté tout cela, comme un flash, en imaginant, à juste titre, qu’elle vivait là sa dernière vision. Il aurait du être le dernier visage qu’elle voyait, la dernière image vivante qu’elle percevait. Elle remonta le bas de ses jupes, préférant écorcher ses jambes anesthésiées par le froid que le tissu dont les lambeaux épars signaleraient sa position. Elle savait qu’elle ne tiendrait pas longtemps dans ce magma végétal dont elle n’estimait pas la densité, pieds nus et sans ressources, mais mieux valait mourir de la sorte que sous les coups des pilleurs venus du nord, cette mort avait quelque choses de plus digne. A mesure qu’elle s’enfonçait un voile ténébreux s’installa sur ses rétines, comme si elle observait la scène depuis l’extérieur. Son corps se réchauffait, l’odeur de terre humide se dissipait, les bruits de branches cassés, les cri d’animaux inconnus et intimidant s’éloignait, elle se sentait plus en sécurité, étrangement loin d’elle-même. Il y eut un bruit de bulle qui explose, comme ces bulles de savon qu’elle avait observée en faisant la lessive, et que Björn s’amusait à éclater du bout de ses doigts fins, puis un bruit de vent, comme une brise légère, et de nouveau une bulle qui éclate. Ce bruit répétitif et gênant l’empêchait de se réapproprier ses yeux et ses sensations, il ne faisait que l’éloigner encore et toujours vers un ailleurs qu’elle ne connaissait pas. Un nouveau bruit se mêla au tout, un bruit de mastication, quelque chose d’assez anachronique et... bizarre. Et la bulle, toujours la bulle.

Brusquement, elle ouvrit les yeux et laissa un hurlement s’échapper de sa gorge devant ce rose Barbie qui lui bloquait la vue. La bulle explosa, et un visage paniqué et enfantin, des filaments roses vifs lui striant les joues et le nez, empli son champ de vision. Un cri simultané s’échappa des deux bouches, et l’enfant recula, tombant sur ses mains, et tandis que l’adulte se redressait, paniquée par son réveil brutal, se voyant déjà accusée de maltraitance sur enfant, l’homme à ses côtés s’étirait tranquillement comme un chat tout en bâillant. La brunette lui envoya un coup sur la tête le tout ponctué d’un regard sévère, sous les yeux de la petite fille au chewing-gum étalé sur le visage.
«Quoi ?» Lui demanda-t-il un poil incrédule, un poil irritant d’impassibilité.
«Rien, j’étais juste entrain de me demander ce que tu voulais pour le petit dej.» Répondit-elle, sarcastique, avec agacement.
«Des oeufs, un litre et demi de café, et peut être un peu de bacon, j’ai une faim d’ours.» L’homme acheva de s’étirer, puis se releva brusquement, lissa les plis de son jean et tee-shirt sombre, avant de tendre la main à la boule de nerfs toujours recroquevillée sur la banquette.
«Tu fais quoi, là ?» Murmura alors Tosca, du bout des lèvres de peur qu’on l’entende depuis le coin où se trouvait l’enfant. «Tu comptes te barrer comme ça, en la laissant là ?»
«Tu préférerais que je la kidnappe et la séquestre ?» Enchaina-t-il sur le même ton chuchoté, juste pour l’agacer davantage.
«Et si elle parlait à la Presse ?»
«Elle a 7 ans, Sca, tu crois vraiment qu’elle va donner une conférence de presse pour annoncer qu’elle nous a surpris dans un musée à...» il consulta sa grosse montre, et haussa ses sourcils en accent circonflexe «... 6h30 ? Ha ouai, quand même... Bref, tu crois vraiment qu’elle va balancer qu’elle nous a surpris entrain de dormir sur une banquette d’un musée ?» Il eut un petit sourire caustique, avant de se détourner de la jeune femme pour s’intéresser à l’enfant. «Comment tu t’appelles, ma jolie ?»
«Luna.» Parvint-elle à articuler en ôtant le chewing-gum de son visage.
«Tu sais qui je suis, Luna ?» Demanda-t-il de son ton le plus charmeur et doux, celui qu’elle ne lui connaissait pas encore. L’enfant hocha la tête, et Tosca sentit son cœur rater un battement. Et voilà, ils étaient dans la merde, Luna 8 ans allait vendre la mèche au premier connard qui lui offrirait son poids en bonbons. Mais à la grande surprise de Tosca, la petite fille leva un index hésitant en direction de la toile, et désigna le couple du XVIIIème siècle.
«T’es lui.» Chuchota-t-elle en tentant de mettre autant d’aplomb que possible dans sa voix.
«Exactement ma grande. Et maintenant tu vas aller retrouver ta maman parce qu’elle doit être inquiète.» Ou pas. On entendait le vrombissement de l’aspirateur au loin, et Tosca n’avait pas besoin de plus d’indices pour comprendre que la femme de ménage, en période de vacances scolaires, avait pour habitude d’emmener sa fille sur son lieu de travail. La gamine devait arpenter ces couloirs depuis qu’elle était en âge de marcher. «Allez, file.» Pourtant, la gamine ne demanda pas son reste et décida d’obéir au monsieur qui l’impressionnait. Elle jeta tout de même un coup d’oeil au couple, par-dessus son épaule, avant de passer la porte, mais disparue bien vite dans les méandres du gigantesque musée.
«T’es conscient qu’à cause de toi cette gamine va devoir se faire suivre à vie ?»
«Comme tous les gamins qui auront vu «la nuit au musée» et se seront imaginés que c’était possible. Et puis moi, enfant, j’étais persuadé d’être Jésus.» Répondit-il, très calmement, et le plus naturellement du monde l’air de dire «je ne m’en porte pas plus mal.» en quittant la pièce. Même pas il l’attendait, même pas il lui tendait la main, non... Il se cassait et soit elle suivait, soit elle suivait pas. Naturellement elle ne se contenta pas de le suivre, elle s’empressa de le suivre.
«Jésus ? Carrément ?» Elle l’avait rattrapé, et hésitait à glisser son bras sous le sien, caler sa main dans la sienne, et peut être même s’accrocher à sa jambe en miaulant. Qui a dit «Suis-moi, je te fuis. Fuis-moi, je te suis» ? Parce qu’il avait du connaître Sca dans une vie antérieure, en fait. Il haussa les épaules et lui jeta un coup d’oeil en biais, comme s’il n’y avait rien de plus normal que d’imaginer être Jésus. Il ne chercha pas à lui prendre cette main qu’elle laissait bien en évidence, pas plus qu’il ne fit l’effort de ralentir le pas, ni de revenir sur le fait qu’ils s’étaient endormis sur une banquette d’un musée et que si ça filtrait dans la Presse, il risquait sa campagne. Il se contenta de l’observer, lèvres pincées, avant de détourner la tête. Cela ne dura qu’une fraction de seconde et pourtant, Tosca éprouva une sensation désagréable, comme une réminiscence sur laquelle on ne parvient pas à focaliser. On pense tenir le souvenir entre ses doigts, mais il s’évapore brusquement pour ne laisser que frustration dans son sillage. Elle fouilla sa mémoire un instant, puis baissa les bras, persuadée d’avoir rêver ce pseudo souvenir. Sauf que, pendant qu’elle réfléchissait, Thybalt ne s’était pas arrêté pour l’attendre, et passait déjà la porte de service laissée ouverte par la femme de ménage. «Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?» Demanda-t-elle, légèrement essoufflée, en refermant la porte derrière elle et en dévalant les quelques marches menant à la grande cour intérieure où la voiture était garée.
«Je te ramène chez toi et je vais me coucher.» Lui répondit-il en ouvrant à distance sa voiture.
«Pourquoi chez moi ?» S’étonna la jeune femme en lui coupant le chemin pour se placer juste devant lui, ses doigts venant timidement jouer avec le col de son tee-shirt à lui.
«Parce que, comme son nom l’indique, c’est chez toi.» Sur ces mots, il l’attrapa par la taille, simple contact qui lui fit pousser un soupir de bienêtre, avant qu’il ne la soulève et la repose sur sa droite, transformant le soupir en grognement de frustration lorsqu’elle comprit qu’il ne cherchait qu’à la dégager de son chemin.
«Mais je peux dormir chez toi, hein, j’ai dis que ça ne me dérangeait pas.» La voix plaintive, le regard de gamine suppliante, elle cavala pour contourner la voiture et entrer dans l’habitacle alors que, déjà, le moteur ronronnait.
«Moi ça me dérange.» Sa voix, tranchante comme du verre, sembla s’infiltrer sous les vêtements de la jeune femme et lui lacérer la peau. «Tant que tu ne sauras pas ce que tu veux, donc d’après ce que j’ai compris, tant qu’on aura pas un minimum de réponses afin que tu puisses te décider, je déciderais pour nous.» Il avait démarré la voiture, et déjà ils dépassaient les hautes portes du vieux château.
«Ce qui veut dire ?» Demanda-t-elle, hésitante, d’une toute petite voix.
«Ce qui veut dire que tu dors chez toi afin d’éviter que tu t’endormes sur moi dorénavant, nous resterons dans les limites fixées par notre relation d’employeur/employée, tu auras même droit à un salaire. En échange de quoi, tu devras me promettre de ne plus t’enfuir.»
«Tu... Tu me quittes ?» Bredouilla-t-elle, plus une affirmation qu’une réelle question, tandis qu’elle détournait son regard par la fenêtre.
«Tu m’as quitté hier, Tosca, en étant très claire dans ta volonté et le pourquoi de celle-ci. Je la respecte, mais je ne peux pas changer de condition au rythme de tes changements d’humeur. Puisque tu n’es pas capable d’être simplement avec moi durant le temps de ta quête, alors tu ne seras tout simplement pas avec moi, en tous cas, pas de la manière où tu l’entends. Et le jour où tu seras avec moi, alors tu n’auras plus à te cacher ou à craindre que les gens l’apprennent et tu seras à moi parce que tu l’auras voulu toi.» Il lui jeta un coup d’oeil, mais elle observait toujours par la fenêtre, incapable du moindre mouvement, incapable du moindre son. Il laissa glisser un silence, puis, alors qu’il entrait dans la Città Antica, il souffla un triste «La discussion est close.» L’homme blessé avait fait place au politicien habitué aux décisions difficiles. Peu importe ce qui avait pu le faire changer ainsi entre cette nuit et ce matin, tout ce que Tosca était capable de noter c’est qu’il avait raison, tristement raison.


JE SUIS UNE VARIABLE OSCILLANT SUR LE FIL DE LA VIE, DE MES VIES...
ET TOI, TOI TU ES MON FAIT ETABLI, MON RESULTAT, MON FIL ROUGE.
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Thybalt A. Andreotti
LA MANIPULATION & LA TRICHERIE ♠ sont un art, n’est pas Giulio Andreotti qui veut.

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MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Dim 2 Oct - 12:40



En politique il faut parfois être capable de prendre des décisions difficiles et même si le choix parfois le révulsait Thybalt s'était toujours targué d'être suffisamment fort pour prendre un avis tranché sur une question après avoir soupesé rapidement toutes les conséquences. Il avait également apprit autre chose lorsqu'il avait fait son apprentissage de la politique, un homme ne peut pas toujours avoir ce qu'il désire. A cinq ans Reena avait demandé un poney, et bien entendu n'avait pas comprit qu'on ne pouvait se permettre pareil investissement avec un jardin aussi minuscule, sa soeur n'avait jamais compris, comme toutes les petites filles, qu'on lui refuse un pareil animal de compagnie. Thybalt était un jeune garçon beaucoup plus pondéré et raisonnable. Ainsi quant à huit ans on lui avait annoncé à Noël que cette année le père noël ne passerait pas, son père ayant perdu son emploi, il ne pleura pas, ni ne se plaignit. Lorsqu'à seize ans il rencontra celle qu'il pensait être la femme de sa vie, il ne se rebella pas contre son esprit qui chaque nuit le faisait désirer une autre femme que la sienne, il accepta ce fait sans broncher. Pourtant lorsqu'allant sur ses vingt six ans Tosca Dal Cappello lui annonça qu'elle le quittait, Thybalt ne comprit pas tout de suite et refusa tout net de se conformer à ce qu'elle attendait de lui. Il encaissa sans broncher ses récriminations, il accepta qu'elle tempête contre son manque d'agressivité et l'espace d'un instant espéra qu'elle change d'avis. Cependant il connaissait l'animal et se doutait que rien ne la ferrait changer d'opinion, sauf une éventuelle saute d'humeur, mais elle ignorait peut être encore qu'une fois obligé de faire un choix, Thybalt revenait rarement sur ses décisions. Il n'avait rien dit lorsqu'elle lui avait reproché son abnégation, il ne l’avait pas détrompé lorsqu’elle affirmait qu’il passait l’éponge sans problème. Des années d’école catholique, des années de baignade forcée dans le monde de la politique lui avaient apprit à brider ses humeurs, à retenir ses paroles et surtout, à faire des compromis. Pourtant le flot de paroles de la jeune femme réveillèrent en lui un sentiment qu’il avait cru depuis longtemps avoir étouffé sous le manteau d’une sagesse qu’il n’aurait pas du posséder à son âge. La colère. Il fulminait même si rien ne laissait transparaitre ses sentiments, la tension irradiait de lui par vagues de chaleur si intense qu’il s’étonna que Tosca ne remarque rien, prenant son calme pour de l’incompréhension. Jouer les idiots avait parfois son charme, lui rappela la petite voix de Reena dans son esprit, sa sœur étant passée maître, de son vivant, dans l’art de se faire passer pour une bécasse stupide afin de se préserver des autres. Elle remettait tout en cause, Tosca pas Reena, tout. Elle le rejetait, préférant ne prendre de lui que ce qui l’arrangeait avec sa conscience, se prétendre sa collaboratrice aux yeux de tous et partager son lit ? Elle refusait en sommes de prendre une décision, elle refusait d’accepter de l’aimer librement ou au contraire de le fuir de peur qu’on lui ait imposé tout cela. Elle refusait de statuer mais elle comptait lui dicter la manière dont se comporter avec elle… Partenaire de vie. Ce mot roula sur sa langue silencieusement tandis qu’il articulait laborieusement ses quelques syllabes dans son dos. Elle s’entendait lui dicter ses pensées, ses émotions, ne pas s’inquiéter, la laisser vivre sa vie comme si … Comme s’ils ne s’étaient pas mariés, comme s’ils n’étaient que des partenaires l’un pour l’autre. Et soudainement… il la détesta, comme jamais il n’avait encore détesté quiconque, la colère l’étouffa, lui noircit le cœur et l’âme alors qu’elle lui énonçait ses règles, elle le quittait mais sous conditions, acceptait de rester mais sans rien promettre, pas même un dénouement temporaire. Elle imposait sa présence, sa semi présence, son absence surtout, elle voulait prétendre que ce qui se produisait entre eux n’influençait pas le reste mais, il était trop tard pour faire machine arrière. Il n’avait pas passé l’éponge sans difficulté mais il ne concevait pas de ne pas lui pardonner, même à court terme, elle était la constante de son univers, s’il avait débarqué dans le sien avec la violence d’une tornade, elle avait été présente toute sa vie. Pour elle tout ceci était nouveau, lui avait eut des années pour se faire à l’idée qu’un jour le destin les conduirait l’un à l’autre. Il ne lui avait pas pardonné parce qu’il n’éprouvait aucune colère, loin de là, en son absence il avait tenté vainement d’abjuré ce qu’il ressentait pour elle, de la chasser de son esprit et il en avait payé le prix : migraines, claudications, insomnies. Elle prétendait pouvoir s’en aller à nouveau, sans remords aucuns, sans penser à lui et ses mots pires que du verre pilé entamaient son cœur. Lui n’avait pas le choix. Lui ne pouvait envisager de la quitter. Physiquement cela lui était impossible, dès lors qu’il y songeait la douleur le projetait au sol et elle le hantait jusque dans les délires envoyés par la douleur, elle était là à chaque instant derrière ses paupières closes. Il la haït de tant de facilité, de pouvoir l’effacer de sa vie, d’avoir l’impression de pouvoir faire un choix. Lui n’avait pas le choix, une vérité qu’il avait accepté des années auparavant. Mais, il n’avait plus quinze ans. Il n’avait plus la même patience, ni la même fois qu’entant en l’avenir. Et surtout, il ne se sentait plus la même abnégation qu’autrefois. Elle le quittait. Ses paroles étaient claires, ses mots n’étaient pas vides de sens, il comprenait ce qu’elle murmurait tantôt pour crier cinq secondes plus tard. Il entendait mais ne comprenait pas, pourtant cela ne l’empêcherait pas de prendre en considération ce qu’elle disait, de faire sien ses préceptes, d’accepter de prendre des décisions pour eux. Elle ne savait pas ce qu’elle désirait, comble de malheur pour elle Thybalt avait une idée très précise de son avenir. Elle ne voulait pas d’enfants, pour se rebeller contre ce rêve qu’elle avait fait un jour peut être, lui désirait une grande famille à l’instar de celle qui avait été sienne. Elle ne voulait pas qu’on la prenne pour sa femme ? Il désirait plus que tout qu’elle s’affiche sans honte à son bras. Elle voulait n’être qu’une simple employée. Il lui donnerait un salaire, l’assignerait au commandement d’Ugo tandis qu’il continuerait sa campagne. Elle voulait le beurre, l’argent du beurre et le cul du crémier, il n’était disposé qu’à lui donner ce qui n’entérinerait, ni n’envenimerait la blessure que ses mots avaient creusés en lui. Il l’aimait inconditionnellement mais la colère qui n’éprouvait n’était pas le contraire de cet amour, il lui semblait qu’une facette de lui-même, de leur relation venait à nouveau de s’épanouir, conflictuel, leurs rapports pouvaient tout à la fois être passionné et brutaux, poussés l’un vers l’autre par la force, leurs deux caractères semblaient destinés à se heurter. Thybalt n’était qu’un homme, un homme qui toute sa vie avait affronté sans bronché le poids du destin qui reposait sur lui, qui était-il pour refuser ce que le destin lui offrait à présent. Tosca aurait ce qu’elle désirait. Il l’accompagnerait dans sa quête, il n’aurait d’ailleurs pas refusé de l’accompagné même si elle avait choisit son ancien rival. Il avait besoin de réponse, moins qu’elle de toute évidence, mais il sentait planer sur eux une ombre menaçante, la peur grandissait en lui au fur et à mesure que les jours s’écoulaient depuis leur première rencontre. Il pressentait quelque chose, une sensation de déjà-vu le tourmentait régulièrement sans qu’il eut pu dire ce qui motivait une telle appréhension. Elle aurait besoin de lui, des sésames qu’offraient son nom pour accéder à ses réponses. Il avait conscience de pouvoir la perdre au bout de ce chemin si la vérité qu’elle débusquait ne lui convenait pas, cependant il savait aussi que ce qu’il s’apprêtait à lui offrir en réponse à sa demande, la frustrait, peut être assez pour lui ouvrir les yeux. Si choix il y avait eut, elle l’avait fait en s’offrant à lui ce matin d’été lorsqu’il avait sonné à sa porte après des mois d’absence. Encore fallait-il qu’elle ouvre les yeux, si pour cela il fallait se servir du jumeau de son amour, sa colère, il n’hésiterait pas, ne lui fallait-il pas préserver Tosca des actions qui ne ferraient que la blesser d’avantage. Elle était son choix, qu’importe ce qu’elle lui imposerait, son choix était fait depuis des années.

(…)

Il l’écoutait sans dire mots, il ne l’arrêtait que pour lui faire préciser un point mais autrement il la laissait dérouler le fil de sa théorie tandis que ses yeux erraient sur cette esquisse qui le troublait grandement par sa ressemble avec … lui-même. La ressemblance était frappante, ses traits avaient quelques choses de plus anciens cependant, il était lui sans vraiment l’être, les charmes de l’époque transformaient légèrement la structure de son visage, le rendant méconnaissable à quiconque ne cherchait pas de ressemblance. Qu’un homme nommé Willy Pears eut dessiné Tosca des siècles auparavant n’avait pas choqué Thybalt outre mesure, sa propre obsession pour la jeune femme s’était manifestée par des milliers des croquis, d’esquisse, de gribouillages sur des coins de nappes, dans des mémos de toutes sortes, rien d’intriguant à ses yeux que d’immortaliser la beauté de son visage, l’étrange charme qui émanait de ses traits qui pourtant ne répondaient pas aux canons insipides de cette époque mais qu’on le peigne lui … Cela avait quelque chose de dérangeant à ses yeux, comme s’il ne méritait pas d’être peint en sa compagnie, comme s’il devait rester dans l’ombre de sa lumière. A n’y rien comprendre. Il avait toujours ressentit un certain malaise face au Verrou depuis que Tosca lui avait fait découvrir cette œuvre sous un autre jour, leur jour. Il trouvait malsain de les voir immortaliser là. Non pas que cette peinture date de 1774, ce qui le dérangeait c’était qu’un peintre les eut immortalisé aussi intimement. Il targuait de bien se connaitre, et s’il avait vécu d’autres vies, ce qui pour l’instant ne le choquait pas plus que cela, il pensait être le même à quelques détails près, tout du moins avait-il les mêmes valeurs, alors comment aurait-il pu accepter que quelqu’un les peignent ainsi, lui le catholique conservateur ? N’était ce que cela ? Y avait-il existé d’autres Thybalt, différents de caractères ? Se pouvait-il qu’une part de lui puisse approuver la violence, la rétention d’une femme ? Ou était-ce quelque chose d’autre qui le troublait ? La similarité de l’œuvre avec leur actuel vie, le sens caché derrière chaque détails, ce verrou que l’on tirait pour dissimuler ses ébats ? Qui n’aurait pas fait le parallèle avec leur situation actuelle. Tosca qui résistait mollement à une attraction qu’ils ne contrôlaient pas, cet homme a demi nu qui se donnait sans réfléchir à la passion qui le consommait. Cette femme, cette autre Tosca, qui cherchait à résister à fuir alors que l’acte avait déjà été consommé, qui doutait tandis que lui tentait de la retenir. Etait-ce cela qui le troublait ? Cette impression que les mêmes choses se répétaient ? Qu’ils vivaient quelque chose qu’ils avaient déjà vécus ? Que le passé se répétait à nouveau ? Que les évènements étaient destinés à se répéter encore et encore ? Pourtant n’était-ce pas aussi de l’amour que l’on lisait dans les plis, dans la pomme, la rose, ses vases, dans cette chaise renversée et ce bouquet de fleur ? Ne pouvait-on pas y voir aussi la rage, la passion qui pousse à l’aveuglement au point de n’écouter que ses désirs ? Cette esquisse de 1777 de Fragonard n’était-elle pas un avertissement ? Blot n’avait-il pas donné une gravure de la toile afin de faire passer un message aux prochaines … incarnation, puisque la toile appartenait au départ à des collectionneurs privés. Si oui quel message ? Ne pas consommer cet amour secret, interdit, cet amour qui semblait traverser les époques et toujours se terminer … sombrement ? Devaient-ils se méfier car l’amour pouvait rendre aveugle, car la passion pouvait se transformer en cyclone et devenir dévastateur ? Ou au contraire le vivre, lutter même contre l’être que l’on aimait ? Il ne comprenait pas. Il ne comprenait plus. Qu’un autre lui eut dessiné des esquisses de la femme aimée dans son journal ne le troublait en rien, mais cette toile changeait tout, il était troublé, et hébété il fixait l’esquisse qu’elle l’avait trainé voir seul à seul en pleine nuit dans un musée. Avait-elle prévu sa réaction ? N’avait-elle pas réagit identiquement lorsqu’il lui avait parlé des esquisses de Willy Pears. Désormais il se sentait plus impliqué, il comprenait son besoin accru de réponses. Les yeux rivés sur la toile il la laissa s’installer sur lui, ne faisant pas attention à cette dérogation à son nouveau règlement, il ressentait soudainement une grande lassitude. A chaque fois qu’ils pensaient avoir trouvé un début de réponse une nouvelle énigme se présentait à eux. Y’aurait-il une fin ? Un avenir pour eux ? Se trompait-il ? Avait-elle raison ? N’était-ce pas elle qui avait raison de lutter ? Etait-ce ainsi qu’elle percevait son besoin de la retenir, comme une contrainte à laquelle elle n’aspirait pas, tout comme la femme du tableau qui luttait pour quitter cette chambre ? Le commun des mortels n’avait-il pas vu à l’époque un viol dans cette œuvre de Fragonard ? Etait-ce aussi ce qu’elle pensait d’eux … Qu’on lui avait imposé un amour, une pénétration dans son intimité qu’elle assimilait à un viol ? Était-il capable de la blesser par la seule force de son amour ? La blesserait-il ? La blessait-il en ce moment ? Ses doutes l’assaillirent et la question franchit ses lèvres teintée d’une lassitude palpable, pouvait-il lutter contre cette idée si telle était la façon dont elle considérait leur relation. « Le viol, hein ? »
« C’est ce que tu y vois ? » Lui demanda-t-elle en étouffant un bâillement dans le creux de sa paume. Il hésita une seconde à laisser ses doigts s’ébattre dans ses cheveux bruns mais renonça, un viol… L’idée le hantait.
« C’est ce que les gens y ont vu, visiblement. » Répondit-il en essayant de prendre un air détaché. A son tour il esquissa un bâillement, la lassitude lui pesait comme une chape de plomb sur l’estomac, il était soudainement si fatigué et se sentait terriblement coupable sans vraiment se l’expliquer.
« Pas moi. » Répondit-elle, il y vit un espoir mais ne souhaitant pas lui faire dire ce qu’elle n’avait encore dit, il répliqua doucement.
« Tu y vois quoi ? »
« L’inévitable. Le lit est déjà défait, l’homme est déjà en tenue légère. Elle ne lutte pas vraiment, les mouvements d’étoffe de sa robe prouvent qu’elle vient de s’approcher et non qu’elle est en train d’essayer de reculer ou de s’éloigner. Le verrou c’est le symbole du secret d’alcôve, ils ne doivent pas se faire surprendre, mais c’est déjà une vieille histoire, pas quelque chose de nouveau, sinon le lit serait immaculé. Il sait ce qu’il veut, elle lutte péniblement contre son désir. Un désir qui l’a déjà submergé à de nombreuses reprises. Elle doit choisir entre le perdre lui ou se perdre elle-même...» Elle se lova contre lui, calant sa tête plus confortablement contre sa cuisse, sa main caressa légèrement sa nuque il ne pouvait s’en empêcher, il avait l’habitude de la caresser, de parcourir le grain de sa peau, le sevrage serait difficile, surtout lorsqu’elle s’offrait ainsi dans toute son innocence et lui la retenait, la ramenait à lui, il savait ce qu’il voulait mais était-il prêt à passer outre les envies de sa compagne pour l’obtenir ? « Et le choix est inévitable.» conclue-t-elle dans un nouveau bâillement, et le doute se réinstalla, un choix inévitable, n’était-ce pas ce qu’elle refusait ? Il papillonna des paupières, bercé par le souffle déjà apaisé de Tosca il fixait la toile sans vraiment la voir à présent. Sa dernière pensées fut que peut être les évènements ne se répétaient pas. Après tout, si le Verrou symbolisait le vol de la vertu de la femme, les fleurs la célèbre expression « protéger sa rose » donc sa vertu … Dans leur réalité, c’était sa vertu qu’il avait voulu protéger du désir qui les consumait. Une réalité prédominait cependant dans la toile, comme dans à leur époque, les corps des deux amants arcboutés l’un vers l’autre, quoi qu’ils fassent, ils ne pouvaient résister. Jusqu’où était-il prêt à aller pour la garder près de lui ? Sa main sur son épaule, il s’endormit, bercer par la sensation de chaleur qui lui réchauffait le cœur et l’âme envahie par de si sombre pensées.


Devant lui, le fleuve était paisible, vide de toutes vies, majestueux, pris dans les glaces lui faisait face. Rien n’ici ne lui rappelait le pays qu’il avait quitté il y a bien des années déjà. Un village de plus sur leur route. Son armée ne mettrait qu’une poignée de secondes à envahir le petit hameau et à réduire la poche de résistance qui s’opposerait à eux. Des paysans, des marchands, pas des vrais guerriers, il ne retirait aucune gloire de ce massacre, un guerrier ne prenait aucun plaisir à une victoire sans combattre. Son père l’avait élevé dans l’art de la guerre et son fils après lui prendrait la tête du clan, de leurs guerriers. Il n’avait pas refusé son lot de femmes et de boissons durant ses années passés en exil loin de sa terre natale, mais seule comptait la femme qui l’attendait dans leur pays de glace, cette femme qui lui avait donnée deux fils et qui honorait leurs ancêtres et sa lignée par ces deux garçons. Il l’avait quitté grosse. Peut-être ne la reverrait-il pas avant plusieurs lunes, ses fils grossiraient bientôt les rangs de leur clan, ils lui porteraient des nouvelles du seigneur son père, de sa femme et de l’enfant à naître. La famille, c’était pour cela qu’il se battait, pour châtier les chiens qui osaient les défier. « Mon frère. Les hommes attendent. » Une main gantée de fer s’était posée sur son épaule. Il hocha la tête et resserra les lanières de ses serres poignets rembourrées, il rejeta la cape de fourrure blanche qui battait ses flancs, sur le haut de sa côte de mailles, par-dessus son épaule. Son frère lui tendait son casque, ce casque qui masquait à ses ennemis sa physionomie, sauf ses yeux que l’on disait aussi glacials que la mer qui bordait leur pays ou tout autant que la dernière étreinte de la faucheuse. Il enfonça le casque sur son crâne, la hache de guerre qui ne le quittait jamais en travers de ses épaules dans un carcan de cuir et d’acier, il se détourna de la vision du fleuve gelée pour reporter son attention sur le hameau en contre bas. « Massacrez-les. » Ordonna-t-il simplement en dégainant l’immense hache de guerre. Tout ne fut plus que cris et sang. Le moissonneur, ainsi le surnommait ses hommes, guerrier mais avant tout fermier, il maniait la hache comme un moissonneur sa faux, il prenait des vies comme un paysan fauchait les blés. Ils n’épargnaient personnes et laissaient à ses guerriers toute l’attitude une fois les hommes exécutés. Le pillage et les viols ne l’intéressaient pas tout du moins pas lorsqu’il n’en éprouvait pas le besoin bouillonnant dans ses veines, il appréciait la violence des combats, le sang, les cris mais le reste le laissait de marbre, dévoué à sa tâche il ne se laissait ni émouvoir, ni distraire tant que le village n’était pas en cendre, son frère lui avait un jour avoué, après avoir abusé d’alcool, que tous pensait que son cœur avait gelé sous les assauts de cet hiver rigoureux … son cœur et sa virilité, avait ajouté son cadet dans un éclat de rire guttural… La famille, c’était à ce sentiment fraternel que son cadet devait la survie de sa main, un chef de clan ne se laissait insulter par personne, mais la famille était la seule chose qui comptait sur cette terre, la famille et les dieux. L’enfer et la glace se mêlèrent sur terre lorsque ses guerriers envahirent le petit village, il ouvrit la gorge de gamins, trancha la tête de vieillards et laissa se vider de leurs sangs beaucoup de femmes. Il n’avait cure de massacrer, il ne faisait aucune distinction, son père lui avait un jour dit de protéger les siens, qu’importe les sacrifices qui en découleraient. Quel maigre prix à payer que de prendre ses vies inconnues, dont la seule existence était une insulte à son honneur, pour protéger son pays, son clan, sa famille. Dans son sillage ses hommes mettaient le feu aux maisons, les ordres étaient simples, brûler, piller, ravager, semer la terreur. L’étroite venelle qui menait au centre du village était déserte, une à une, il explorait les maisons aux toits en feu, cherchant d’éventuels hommes cherchant à fuir les envahisseurs, aucun prisonnier ne serait fait, aucun homme ne devait vivre. Aucun. La maison était de chaux et de bois, des murs solides capables de résister au froid du Nord, une belle maison apprécia-t-il en effleurant les flancs de la bâtisse. Il enfonça la porte d’un coup de botte, le battant se tordit sous l’assaut et s’ouvrit. La lame manqua sa gorge découverte d’un demi-centimètre, entaillant son menton avant de rebondir sur le métal de son surchaud de mailles plates. Il para l’attaque d’un revers de son gantelet métallique, envoyant bouler au sol l’adolescent qui tentait de protéger sa femme, ou bien était-ce sa sœur ? Que lui importait, le gamin mourrait comme les autres. Il le releva, le soulevant par le col et le traina dehors tandis que la gamine s’époumonait. Il jeta le gamin au sol avec pour seule compagne son épée.

« Relève-toi. » Lui ordonna-t-il dans sa langue, une langue âpre et froide, aussi froide que le pays dont il venait, une langue que l’adolescent ne comprenait pas, une langue qui pour lui semblait aussi barbare que l’homme se tenant devant lui vêtu de peau et d’acier. Le gamin était terrifié, il tremblait dans ses chausses de laines. Ce n’était qu’un gamin. Il lui avait offert une chance, son honneur de guerrier avait été défié, il lui avait offert un combat, une chance de le mettre à mort et de s’en tirer, le gamin l’avait ignoré. Alors sans éprouver la moindre compassion il lui passa sa lame au travers du corps. Si elle n’avait pas hurlé, un cri déchirant de douleur, il ne l’aurait pas remarqué, il ne se serait même pas retourné, il avait oublié jusqu’à sa présence, ses yeux n’avaient fait que la survoler dans le cabanon de bois, son attention avait été dévié par l’adolescent qui avait tenté de résister. Ses prunelles aussi glaciales que le fleuve se rivèrent à la jeune fille écroulée contre le battant fracassé. Il amorça un pas vers elle, son épée couverte de sang pointée vers elle, mais quelque chose retint sa main. Son visage. Cette femme, Frea, la déesse qui hantait ses rêves depuis son enfance, remettant en cause son amour de la guerre, son engagement envers son clan. Il la fixait, agacé par lui-même, par sa faiblesse soudaine, troublé par cette pauvre chose sale qui semblait implorée une mort rapide. Son visage. Ce visage. La déesse à n’en point douter. Il ne pouvait pas. Sa simple vue, comme dans ses rêves, suffisait à lui faire bouillir le sang. Sorcière. Sortilège que tout cela. Il aurait mieux fait de lui passer sa lame en travers le corps. Il ne pouvait pas. De rage il planta dans le sol sa hache de guerre, un mouvement d’humeur qui le terrorisa, gêné par son casque il se débarrassa du chef de métal dans la neige, il fit un pas, puis un autre dans sa direction et la façon dont elle se recroquevillait à chacun de ses mouvements enflamma sa colère. La bouche sévère, il s’accroupit auprès d’elle. Il chercha dans son regard la raison de sa brusque miséricorde, sorcière elle semblait l’avoir ensorcelé, alors qu’elle fuyait son regard il immobilisa son menton dans sa poigne, se moquant de la blesser, il serra, serra encore, jusqu’à ce que la douleur et la haine qui lut dans son regard d’émeraude ne le force à se détourner. Le Moissonneur ployait devant une femme, une étrangère. Il la relâcha, reniant le privilège de la posséder le premier, la rage l’éloigna d’elle, de son pouvoir subite sur lui. Il ramassa son casque dans la neige, sa hache et rengaina son épée. Dégoûté. Retournant vers ses hommes qui festoyaient devant un immense brasier où s’entassait en guise de combustible aussi bien du bois que des charognes. Son cri le força à se retourner, il ne comprenait pas sa langue, mais aucun homme ayant un jour possédé une femme par la force ne se serait défié de ne pas connaitre le sens de ce hurlement. « Laisse-là. » Ordonna-t-il simplement, sa voix aussi froide que la terre où il avait vu le jour, suffisait désormais à obtenir l’obéissant de ses hommes, ils avaient appris à leur dépends ce qu’ils risquaient à lui désobéir. L’autre lui répondit mais sa main continuait à trousser la fille, fouillant à la recherche de son entrecuisse. « Va donc te réchauffer les pieds sur les tripes d’une autre. Mjöllnir, la pucelle est à moi. » La colère enflamma son sang. Il ne pouvait le supporter, un autre ne pouvait la toucher. « J’ai dit… Laisse-là. » Il saisit à la nuque le soudard et l’envoya rouler sur le sol. Il n’accorda à la peau mise à nue qu’un instant, focalisant son attention sur le guerrier ivre qui se relevait, poignard au clair. L’épée du viking chanta lorsqu’elle sortit de son fourreau. « Elle est à moi. » La vue de l’épée encore sanguinolente, et de ses camarades au loin qui violaient et pillaient dissuadèrent le violeur, il ne rompit sa garde qu’en le voyant s’emparer d’une autre victime qui hurla elle aussi, sans que ses pleurs n’émurent le guerrier. Il se retourna, elle gisait dans la glace et le sang, ses cuisses exposées au froid et à la neige. Il douta un instant d’être arrivée trop tard, la vision de son entrecuisse offerte le révulsa, lentement, pour ne pas la toucher, il tisonna de la pointe de son épée l’étoffe qui lui recouvrait le visage. Evitant le regard de la sorcière aux yeux de feu, il la couvrit, sans jamais effleurer de ses yeux son visage, se concentrant sur ses membres à nus, grisé par la vue de sa peau blanche et tendre, agacé par ces manières dont il usait avec elle, poussé par une force inconnue de lui, guerrier endurci par les combats marié à son épée et à une cause. Exaspéré et fasciné à la fois. Il rengaina son épée lorsque ses jupes eurent recouvert leurs places. Il fallait partir, abandonné cette sorcière et ses yeux de feux et d’eau avant de commettre l’irréparable. La bouche sévère, les yeux glacials. « AU PROCHAIN VILLAGE ! » Hurla-t-il à pleins poumons, supplantant les cris de douleurs des femmes déchirés en leur sein par ses envahisseurs qui avaient tués maris, pères, enfants, supplantant les chants de victoires, les cris de rages là où les disputes éclataient. Sans un regard pour elle, il se détourna, libérant la peau de loup coincé derrière son fourreau, dans un murmure de tissus il reprit la route, fuyant pour la première fois de son existence par peur de la violence qu’il pourrait déchainer sur cette femme, fuyant son humanité et la faiblesse qu’il avait manqué d’exposer à ses hommes. La neige masquait les traces de leurs passages le long de la route, la neige ne les ralentissait pas, il ne se reposa pas, ne laissa de répit à sa troupe que lorsque le prochain village leur apparut, il les laissa camper en haut de la montagne. Délaissant ses armes à l’entrée du campement, il se rendit dans la forêt toute proche afin de trouver la paix avant le combat, afin de chasser les images du précédent combat et d’honorer les dieux pour cette nouvelle victoire. Ses doigts effleurèrent la végétation enneigée, ses pieds nus foulaient le sol, vivifiant le sang qui coulait dans ses veines. Agenouillée dans la neige, laissant le froid l’engourdir il repensa à cette femme, cette femme qui avait déclenché en lui des émotions contradictoires, son visage imprégnait sa mémoire, il ne l’avait vu qu’un instant, un regard avait suffi pour qu’il l’épargne, défit l’un de ses hommes quitte à s’aliéner ses troupes pour empêcher qu’on abuse de son innocence. Il aurait pu la blesser, il l’avait voulu, l’anéantir pour anéantir cette faiblesse soudaine, il avait voulu broyer son visage avant de céder. Il avait voulu sa mort, pour se libérer. Le froid l’engourdissait. Les bruits de la forêt, du campement au loin, lui parvenaient de plus en plus assourdis. D’autres bruits prirent le dessus. Un vrombissement, le souffle léger du vent sur sa peau, et un bruit ténus…

Un cri le tira si brusquement du sommeil qu’il mit un temps à faire le point, à se rappeler qu’il ne dormait plus, déjà les ombres de son rêve s’atténuaient, cependant lorsqu’il posa les yeux sur Tosca la culpabilité et un sentiment de malaise s’imposèrent à lui. Il s’étira nonchalamment pour se donner une contenance tandis que la tendresse d’hier, entorse à ses nouvelles règles lui revenaient, aussi ses sombres pensées, il pouvait lui faire du mal en l’aimant, aussi devait-il prendre ses distances afin de fuir ce que lui dictait son cœur, il avait comme l’impression qu’il pourrait la blesser bien plus en l’aimant qu’en la laissant, qu’il pouvait lui faire du mal… Volontairement. Il se ressaisit, prenant conscience qu’il n’était pas seuls, que sa carrière dépendait du fait de sortir discrètement de cet endroit et qui plus est qu’il avait eu un moment de faiblesse qui se ne reproduirait plus. Déjà, il avait oublié son rêve, son passé. Il tendit sa main à Tosca pour la remettre sur pieds.
« Tu fais quoi, là ? » Murmura alors Tosca, une ébauche de sourire se dessina sur les lèvres du jeune homme, elle semblait réellement prendre la petite pour une menace, comme si une gamine de sept ans, qui les avait de toute évidence regarder dormir sans alerter sa mère, pouvait être un danger pour eux. « Tu comptes te barrer comme ça, en la laissant là ? »
« Tu préférerais que je la kidnappe et la séquestre ? » Enchaina-t-il sur le même ton chuchoté, simplement car il savait que se moquer d’elle l’agacerait, et aussi parce que si elle était en colère contre lui instaurer de la distance entre eux serait plus facile.
« Et si elle parlait à la Presse ? » Cette fois il ne put contenir son sourire, la petite avait tout au plus sept ans, que diable risquaient-ils ? Qui irait croire qu’un respectable candidat à la mairie rentrerait par effraction de nuit dans un musée de province ?
« Elle a 7 ans, Sca, tu crois vraiment qu’elle va donner une conférence de presse pour annoncer qu’elle nous a surpris dans un musée à 6h30 ? Ha ouai, quand même... Bref, tu crois vraiment qu’elle va balancer qu’elle nous a surpris en train de dormir sur une banquette d’un musée ? » Il eut un petit sourire caustique, se moquant de sa théorie fumeuse. Il se tourna alors vers la petite fille qui était sagement restée à distance depuis que le cri de Tosca l’avait apeurée. Elle mâchait furieusement sa gomme à mâcher en les fixant de ses grands yeux bruns. « Comment tu t’appelles, ma jolie ? » Il aimait les enfants, il avait toujours su s’y prendre avec eux, pourtant il n’avait eu ni filleul ou nièce, encore moins de frères et sœurs, Tosca qui avait tout de même élevé son frère semblait quant à elle perdue quant au comportement à adopter avec les moins de dix-huit ans.
« Luna. » La bulle avait explosée sur son visage, la barbouillant de filaments d’un rose criard. Galant, même avec les moins de dix ans, Thybalt lui tendit un mouchoir en tissu qui trainait toujours dans la poche avant de son polo ou de sa chemise, que voulez-vous quand on a l’habitude du costume.
« Tu sais qui je suis, Luna ? » Demanda-t-il doucement en l’aidant à se débarbouiller. La petite fille hocha la tête et il entendit derrière lui Tosca inspirer rapidement de l’air. Et puis, comme Thybalt s’y était attendu, elle tendit un index hésitant en direction de la toile, et désigna le couple du XVIIIème siècle.
« T’es lui. » Chuchota-t-elle et Thybalt lui adressa son sourire de Prince Charmant, celui que même le héros éponyme de Dreamworks lui enviait. Ok si même une gamine de cette âge voyait en lui le violeur du Verrou, il était perdu si son électorat le surprenait ici.
« Exactement ma grande. Et maintenant tu vas aller retrouver ta maman parce qu’elle doit être inquiète. » Douceur mais suffisamment d’autorité dans la voix pour que l’enfant en soit intimidé. Elle hocha la tête, comme une brave petite. Il ordonna alors sur un ton bien plus radoucie. « Allez, file. »
« T’es conscient qu’à cause de toi cette gamine va devoir se faire suivre à vie ? » Un merci lui aurait écorché la bouche c’est ça ?
« Comme tous les gamins qui auront vu « la nuit au musée » et se seront imaginés que c’était possible. Et puis moi, enfant, j’étais persuadé d’être Jésus. » Répondit-il, très calmement, en quittant la pièce. Autant commencer immédiatement à instaurer une certaine distance. Comme il se l’était dit après son monologue du matin, elle l’avait quitté. Restait à lui prouver qu’il avait décidé d’instaurer d’autres règles du jeu entre eux, et puis, ce sentiment de malaise le poursuivait, lorsqu’il la regardait quelque chose réveillait en lui un sentiment de rage, qu’il ne s’expliquait pas.
« Jésus ? Carrément ? » Elle l’avait rattrapé, et sa question quoi que légitime n’obtient pas de réponse, plus de confidence, plus de grande conversation à cœur ouvert, il s’endurcirait. Elle voulait qu’il lui prouve qu’il ne lui était pas acquis ? Alors pourquoi diable avait-elle rompu avec lui pour se montrer chatte câline et avide d’attention quelques heures plus tard. Son inconstance lui tapait brusquement sur les nerfs. Il ne serait ni un prix de consolation, ni une poupée de plastique qu’elle utiliserait selon sa convenance. Il était un Andreotti. Il avait remarqué sa main qu’elle laissait à sa porter, sa soudaine ferveur à le suivre. Il ne la comprenait pas. Elle voulait qu’il décide, il déciderait, il avait décidé de changer de comportement, d’être plus dur, de décider pour eux. Et il avait décidé de ne pas être sa bouée de sauvetage tant qu’elle n’aurait pas décidé si oui ou non elle voulait de cet amour. Aussi, se contenta-t-il de l’observer un instant, lèvres pincées, bouche fermée en un plis dur, avant de détourner la tête. Il accéléra le pas, la porte de service était en vue. Il voulait la ramener chez elle afin de mobiliser ses forces en vue des semaines à venir, résister serait difficile, il n’avait déjà que trop fait les frais des symptômes liées à son absence, à ses doutes. Elle était revenue mais lui ne lui reviendrait que lorsqu’elle serait sûre d’elle-même. L’homme politique s’imposait face à l’homme amoureux. « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » demanda-t-elle en tentant de reprendre sa respiration, il ne la fuyait pas, il se contentait d’aller à son propre rythme, d’imposer son style, sa loi, ses règles.
« Je te ramène chez toi et je vais me coucher. » Lui répondit-il en ouvrant à distance sa voiture, il avait choisi une berline noire, passe partout, du genre qu’on emmenait en virée à la campagne mais que l’on rangeait dans un garage une fois de retour en ville, la voiture du touriste de luxe en sommes.
« Pourquoi chez moi ? » S’étonna la jeune femme en lui coupant le chemin pour se placer juste devant lui, sa main effleura sa peau, jouant avec le col de son tee-shirt, il se fit violence pour ne pas céder et la détermination rendit son regard encore plus froid, plus dur.
« Parce que, comme son nom l’indique, c’est chez toi. » Sur ces mots, il l’attrapa par la taille, la souleva sans s’attarder à la déposa sur le côté pour enfin pouvoir ouvrir la porte de sa voiture. Il avait senti sa peine, son envie de contact, mais il ne serait pas sa chose, il n’accepterait pas d’être prit et jeter en fonction de ses envies. Il n’avait pas accepté qu’on le trompe, qu’on le force à faire le contraire de ce qu’il désirait, ou encore qu’on le manipule avec d’autre, pourquoi serait-elle différente ?
« Mais je peux dormir chez toi, hein, j’ai dit que ça ne me dérangeait pas. » Elle geignait comme une enfant à qui on refusait un caprice, il en fut surpris, où était la femme qui prétendait n’avoir en rien souffert de la séparation, qui avait rompu avec lui des heures plus tôt ? Elle soufflait le chaud et le froid à une vitesse défiant toute concurrence.
« Moi ça me dérange. » Sa voix, tranchante comme du verre, rompit le silence qui régnait dans l’habitacle depuis qu’elle avait pris la parole, seul le murmure du moteur allemand troublait la quiétude de ce matin. « Tant que tu ne sauras pas ce que tu veux, donc d’après ce que j’ai compris, tant qu’on aura pas un minimum de réponses afin que tu puisses te décider, je déciderais pour nous. » Il démarra brusquement, sans lui laisser le temps de s’attacher, fuyant ce musée et cette toile dérangeante.
« Ce qui veut dire ? » Elle avait voulu cela, qu’il décide, pourquoi semblait-elle redouter sa sentence ? N’était-ce pas ce qu’elle voulait ?
« Ce qui veut dire que tu dors chez toi afin d’éviter que tu t’endormes sur moi dorénavant, nous resterons dans les limites fixées par notre relation d’employeur/employée, tu auras même droit à un salaire. En échange de quoi, tu devras me promettre de ne plus t’enfuir. » Sa voix était sèche, presque corrosive, il mettait dans son ton un peu de son ancienne autorité, il avait été un homme de tête, de décision avant l’accident et après avoir retrouvé Tosca, il se devait de lui rappeler qu’elle s’était mise dans cette situation et qu’il ne faisait que lui obéir, il lui avait laissé toute l’attitude et elle l’avait prié de décider, c’était ce qu’il faisait à présent, et une part de lui-même semblait se réveiller peu à peu, comme s’il avait eu ce rôle, toute sa vie…
« Tu... Tu me quittes ? » Il se demanda l’espace d’un instant si elle éprouvait les mêmes émotions que lui la veille, il sentait la tension affluer par vagues dans sa direction, d’ordinaire il aurait tendu la main et le contact de sa peau aurait fini par la calmer, mais même cela il se devait de lui refuser. Elle prétendait vouloir choisir sans que les « phénomènes » interfèrent, il pouvait lui offrir cela.
« Tu m’as quitté hier, Tosca, en étant très claire dans ta volonté et le pourquoi de celle-ci. Je la respecte, mais je ne peux pas changer de condition au rythme de tes changements d’humeur. Puisque tu n’es pas capable d’être simplement avec moi durant le temps de ta quête, alors tu ne seras tout simplement pas avec moi, en tous cas, pas de la manière où tu l’entends. Et le jour où tu seras avec moi, alors tu n’auras plus à te cacher ou à craindre que les gens l’apprennent et tu seras à moi parce que tu l’auras voulu toi. » Il ressentait sa tristesse, il se rappelait très exactement ce qu’il avait éprouvé la veille et compatissait, mais il devait faire quelque chose pour qu’ils avancent. Il engagea la berline dans la ruelle étroite menant à la Casa. « La discussion est close.» Annonça-t-il froidement en s’arrêtant devant le grand portait de fer forgé. « Rentre chez toi Tosca, tout le monde commence à 8 heures au QG de campagne. » Il ne se pencha pas pour l’embrasser mais seulement pour ouvrir sa portière à sa place puisqu’elle n’esquissait pas le moindre geste. « Rentre te reposer. »


« Tu as une très mauvaise mine. » Commenta Giulio lorsque son petit-fils brancha l’écran de son ordinateur. « La carrière de monte en l’air n’est pas faite pour toi. » Thybalt ne releva même pas. « Son avion atterrit dans deux heures, tu as tout juste le temps de te doucher avant de passer la prendre à l’aéroport. Où est Giulietta ? » Demanda-t-il face au mutisme de son petit-fils qui consultait sur son écran les horaires d’arrivés que lui avait transmis son grand-père.
« Chez-elle. » Répondit-il simplement.
« Oh je vois, dispute d’amoureux ? Elle voulait embarquer le tableau et tu as refusés ? » Se moqua le vieil homme en ajustant son nœud de cravate.
« Non. Merci de l’avoir convaincu de venir. »
« Mais de rien. La convaincre n’a pas été difficile tu sais, au prix où je la paye, j’espère bien qu’un aller-retour Rome/Vérone tout frais compris ne la dérange pas excessivement. Pour tout dire je crois qu’elle a un petit béguin pour ton âme abimé. Pourquoi as-tu besoin qu’elle vienne ? »
« Je te le dirais quand je le saurais. »

(…)


« Thybalt. » Elle était toujours aussi élégante, et ces deux heures d’avions au petite jour ne semblait en rien l’avoir affecté. « C’est toujours un plaisir de vous voir. Comment se passe l’élection ? »
« Je suis en tête des sondages, Rutelli me talonne cependant. Et vous ? Votre mari ? »
« Toujours aussi impliqué, il semble que l’hôpital pédiatrique ne puisse pas se passer de lui, il est heureux que je sois tout aussi investit dans mon travail. Vous avez l’air changé et ce n’est pas seulement dû au tee-shirt et au jean. Votre séjour à Vérone vous a été bénéfique. L’appel de votre grand-père m’a surpris. Mais je ne suis jamais venue à Vérone, je ne pouvais décemment refuser. » Ajouta-t-elle tandis qu’il s’emparait de sa valise. « Il n’a pas précisé combien de temps je devais rester. » Se justifia-t-elle avec un sourire.
« Je ne le sais moi-même. Venez, rentrons avant que quelqu’un me reconnaisse, ses derniers temps il m’est difficile d’éviter la foule. » S’excusa-t-il.
« Nous avions pourtant travaillé l’a dessus. » Le gronda-t-elle gentiment.
« Je sais. » Installé confortablement dans la berline il se sentit soudainement plus à l’aise qu’exposer dans cet aéroport, certes petit, mais où se pressaient de nombreux provinciaux en ce doux matin d’octobre.
« Pourquoi suis-je ici Thybalt ? » Ils se vouvoyaient pourtant la différence d’âge entre eux était minime, elle était plus âgée que lui de quelques années, mais leur relation, la relation professionnelle entre eux, exigeait une certaine distance même si Thybalt était le premier patient pour lequel elle s’impliquait autant.
« J’ai besoin de vous Tamara. Lorsque mon grand-père me cherchait un thérapeute, et que votre mari lui a soumis votre nom, lorsqu’il enseignait encore à l’hôpital universitaire, il était septique, il a fait quelques recherches sur vous, une enquête de routine pour lui… Lorsque je me suis installé à Vérone, je suis tombé sur ce dossier. Il y est dit que vous êtes une précurseur de la thérapie par hypnose, que votre méthode permet de remonter loin dans la mémoire de vos patients … n’est-ce pas ? » Elle fronça les sourcils.
« Vous semblez pourtant avoir vaincu votre stress post-traumatique, votre grand-père m’a assuré que vous ne rêviez plus, que vous ne voyez plus votre sœur… » Il l’interrompit.
« Je ne rêve plus, parce que j’ai retrouvé cette fille qui me hantait… Vous croyez en l’amour éternel docteur ? »
« Bien sur. »
« Moi également. Et c’est pour cela que j’ai besoin de vous. Je veux remonter aussi loin que possible dans ma mémoire… J’ai besoin de réponse. Vous seule pouvez m’aider. »







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Tosca J. Dal Cappello
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MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Lun 10 Oct - 4:08



«Tosca.» Appel ou rappel à l’ordre ? Qu’importe, elle n’avait pas entendu, ni écouté, et continuait de pianoter farouchement sur le clavier tactile de son téléphone. «Tosca !» Si la première fois il s’agit d’un rappel à l’ordre, cette fois, clairement, c’était de l’ordre de l’appel. Mais toujours aucune réaction de la part de l’intéressée. Quelques secondes défilèrent, paraissant un millénaire pour ceux qui gardaient le silence, le regard porté sur la jeune femme, attendant une quelconque manifestation de sa part. C’est ça qu’il la fit réagir, ces regards sur elle, ces têtes tournées qui la scrutaient entre ahurissement, agacement, et profonde empathie. C’est la seule chose qui lui fit relever le nez de son écran pour observer, un peu perplexe, ces dizaines de visages qui lui faisaient face alors que... Bah le centre d’attraction était un peu de l’autre côté, à l’autre bout de la table qu’il présidait. Centre d’attraction qui claqua du plat de la main sur la table en scandant une nouvelle fois son prénom. «Tosca !!». Elle en fit tomber son portable tout en sursautant, avant de se plaquer une main sur le cœur au rythme impressionnant. Elle le fusilla du regard, comme s’il venait de commettre un acte passible de la peine capitale. «Est-ce que ce que nous sommes entrain de dire vous intéresse un tant soit peu ?» Vous ? Ça aussi c’était nouveau, il était carrément repassé au vouvoiement, comme si la larguer comme une merde et la rabaisser en l’obligeant à assister à des réunions professionnelles comme la simple employée qu’elle était devenue n’étaient pas suffisant, il fallait qu’il repasse au «vous». Une lueur triste glissa sur ses prunelles avant qu’elle ne se ressaisisse et que la colère prenne sa place.
«Pas le moins du monde.» Répondit-elle en appuyant son menton contre son genou. Oui, elle avait posé ses rangers sales sur l’assise du siège luxueux de la salle de réunion du QG, et alors ? «Autant être franc, n’est-ce pas ?» Demanda-t-elle en interrogeant du regard l’assistance répartie de part et d’autre de la longue table. Ugo, à la droite de Thybalt, lui fit signe de se taire en passant le plat de sa main à hauteur de gorge, mais elle se contenta de lever les yeux au ciel en soupirant. «Je suis photographe, pas conseiller. Je suis là quand on a besoin de VOUS (elle insista sur l’emploi du «vous») tirer le portrait. Pour ce qui est du reste, j’avoue ne pas trop savoir ce que je fais ici. Vous avez réellement besoin de mon avis ? Je vais vous faire un court résumé, attention, ça va aller très vite.» Elle quitta son siège, se releva, et observa les autres avec une petite moue singeant la profonde réflexion. «Peine de mort : Contre. Mariage gay : Pour. Avortement : Pour. Préservatif : Pour. Eglise Catholique : Contre.» Un tour de table suffit à apprécier les diverses réactions. Choquée, amusée, outrée. Plus souvent outrée, d’ailleurs. «On est d’accord, je n’ai vraiment rien à faire ici.» Elle récupéra son perfecto, glissa la lanière de son sac sur son épaule, et rangea sa chaise d’un coup de hanche. «Et j’ai surtout mieux à faire.» Le nez de nouveau planté dans l’écran de son iPhone, elle quitta la salle sans un regard pour le roi et sa cour. Rien à foutre.

8h ! Il l’avait fait venir à 8h ! Pourquoi ? Pour rien ! Ou alors juste pour lui faire avaler son nouveau statut de salariée, certainement. C’est ainsi qu’elle avait sentit les choses, il enfonçait le clou, la punissait d’avoir souhaité cette situation. Une citation dit «méfiez vous de ce que vous souhaitez, cela pourrait bien se réaliser.». C’était exactement ça, et Thybalt tel un mauvais génie prenait plaisir à ne lui imposer que les mauvais côtés de son voeu. C’était ridicule. Qu’est-ce qu’une photographe viendrait foutre dans une réunion dès 8h le mat pour discutailler de stratégies politiques ? A 8h, Tosca n’a qu’un oeil ouvert, et probablement qu’une seule chaussure aussi, elle a le ventre vide, mais les poumons frôlant l’overdose de nicotine, elle n’a pas encore son litre de café dans le sang, et donc pas le cerveau allumé, elle marche au radar, s’affale sur le moindre truc qui ressemblerait de près ou de loin à un lit comme une chaise, un banc, un trottoir. A 8h, Tosca parle toscien, et n’espère être comprise qu’après midi, elle ne contrôle pas ses pieds et ses jambes de caneton, trébuche régulièrement, marche sur ses mains qui trainent au sol, elle a une coupe unilatérale et la marque de l’oreiller sur une face. A 8h, Tosca n’a fait aucun effort vestimentaire et semble s’être habillée dans le noir, elle a récupéré les fringues qui trainaient au sol, ou a gardé celles qu’elle avait déjà sur le dos, elle a une humeur de bulldog, et probablement le regard qui va avec. A 8h du mat, peu importe où se trouve le corps de la brune, sa tête est encore posée sur l’oreiller à dormir tranquillement. Dormir tranquillement... Ce qu’elle n’avait pas pu faire cette nuit. Certes elle était parvenue à trouver le sommeil au milieu d’un musée en pleine nuit, mais sitôt qu’elle avait été chez elle, il avait été impossible de fermer l’oeil. Et pour quoi faire ? Elle était censée se trouver une heure plus tard au QG de campagne. Lorsqu’elle était arrivée, la tronche en vrac, l’âme en berne, Ugo l’avait accueillie comme si elle était le millionième client et qu’elle remportait un panier garnit. Elle l’avait regardé comme s’il souffrait d’une maladie mentale. Il l’avait installée dans la salle de réunion, lui avait proposé café et spéculos, puis avait commencé à lui demander son avis sur tout, de la couleur de la cravate que Thybalt devrait porter lors d’un prochain speech, jusqu’à la marque de pq qu’il devait faire acheter pour les toilettes du QG. Au début, elle n’avait pas très bien compris, puis lorsque Thybalt était arrivé et qu’il s’était installé sans un regard pour la jeune femme, la distance d’Ugo vis-à-vis d’elle avait éclaircie les choses. Soit il savait pour eux, soit il se doutait, mais dans un cas comme dans l’autre, il calquait son comportement sur celui de son maître. Si elle était dans les bonnes grâces du Roi, elle était aussi dans celles de son bouffon, et vice et versa.

Bouffon qui ne tarda pas à apparaître, hors d’haleine, dans la petite ruelle qui bordait l’immeuble. La porte claquant encore dans son dos, il tourna la tête en tout sens, fouillant l’espace à la recherche de la jeune femme qui, contre toute attente, s’était laissée choir contre la façade extérieure, le sac en vrac sur le trottoir, les jambes emmêlées, les idées embrouillées.
«Tosca !» Quoi ? Ils avaient quoi, tous, aujourd’hui, avec son prénom ? «Tosca ! Vous ne pouvez pas quitter la salle de réunion comme ça !» Tout en avançant vers elle, il lui faisait la leçon, mais pas de manière autoritaire ou paternaliste, plus sur la réserve, comme s’il craignait qu’elle le morde. Ce qui n’était pas loin d’être le cas.
«Pardon ?»
«Vous faîtes partie de l’équipe décisionnaire, il est de votre de devoir de...»
«Décisionner ?» Sa blague tomba à plat. Décidément, Ugo manquait cruellement d’humour.
«Vous ne pouvez pas quitter la salle comme ça, surtout pas en exposant des idéaux radicalement opposés à ceux du sénateur...» continuait-il sans se préoccuper de la jeune femme qui se tapait l’arrière du crâne contre le mur.
«Écoutez-moi bien, monsieur le conseiller.» Le coupa-t-elle sans ménagement. «J’en ai rien à faire de ce qui se fait ou de ce qui ne se fait pas. Je suis photographe, pas politicien. Je fais des photos, c’est tout. Je ne crois pas en Dieu, ni en la peine de mort, je crois à fond en la capote, et j’adore Priscilla folle du Désert, et je pense qu’aujourd’hui, à l’aube du XXIème siècle, une femme est en droit de décider si elle peut ou ne peut pas se permettre d’accueillir un enfant dans ce monde. Est-ce que je trouve ça bien qu’il mêle un barbu imaginaire à sa politique ? Non ! Est-ce que je trouve ça bien qu’il aille contre tout ce pour quoi les Femmes se sont battues ? Non ! Pourquoi je devrais me taire puisque vous voulez absolument me donner la parole ?»
«Alors pourquoi travailler pour lui ? Pourquoi offrir vos talents pour embellir et promouvoir son image ?» Bonne question. Elle aurait pu y réfléchir un peu, s’interroger à son tour, mais elle se contenta de se relever prestement, la réponse elle la connaissait déjà.
«Parce que je crois en lui. Pas en sa politique. Mais je crois en lui.» Elle l’observa rester interdit pendant quelques secondes, puis tourna les talons pour s’éloigner une bonne fois pour toute de ce lieu qui lui rappelait un peu trop ce qu’elle avait perdu. Elle était déjà parvenue au bout de la rue lorsqu’elle entendit le bouffon du roi s’exclamer : «Très bien ! Rentrez chez vous, vous avez votre journée ! On se voit demain, 8h !» Elle se retourna vers lui, surprise et intriguée, pour le voir gesticuler en tout sens, saluant les passants d’un sourire mal à l’aise. Son regard se reporta sur Tosca, au bout de la rue, et devant sa mine perplexe, ajouta : «D’accord, d’accord, vous avez gagné ! 10h demain matin !» La jeune femme haussa les épaules, un sourire au coin des lèvres, puis tira sa révérence. Elle n’était même pas sûre d’avoir encore envie de se prêter à ce mauvais jeu de rôle.

Qui suis-je ? Les yeux encore clos, elle s’efforça à faire le point, plissant les paupières avec force. Tosca Dal Cappello. Où suis-je ? Question plus délicate. Un bras s’étendit dans son dos, caressant les draps frais et de mauvaise qualité, tâtant la place vide à côté d’elle. Autant d’indices signifiant «chez moi», ou plutôt ce qu’elle considérait comme «chez elle» depuis plusieurs mois maintenant. Elle ouvrit un oeil, pour vérifier. Chez moi, Casa di Giulietta, Vérone. Et dernière question : Comment ai-je fait pour me foutre dans cette merde ? Cette question, elle ne parvenait jamais à lui trouver une réponse satisfaisante, et comme chaque matin elle se retournait en grognant pour enfoncer la tête dans l’oreiller et laisser échapper un cri sourd. Depuis plusieurs semaines elle était obligée de faire cette mise au point tous les matins. Elle ne savait pas trop ce qui se passait dans la nuit, mais à chaque réveil elle subissait comme un trouble de l’identité. Qui suis-je ? Où suis-je ? Autant de questions qu’on ne se pose pas lorsqu’on a toute sa tête. Mais peut être était-elle entrain de la perdre, ou bien était-ce du à ces sosies qui semblaient pulluler à travers le temps ? Et depuis quelques jours, après la mise au point venait la douleur aigüe dans ses entrailles, une douleur qui la condamnait à rester en position allongée pendant quelques minutes, incapable d’autres choses que de souffrir, les membres ankylosés par la douleur. Une douleur qui se rappelait à elle sitôt que les 3 derniers jours revenaient frôler sa mémoire. La photo dans le VOX, la prise de bec au QG, la prise de bec dans le bureau, le musée, la rupture, et la punition qu’il lui infligeait depuis. Chaque matin elle se rendait au QG, s’installait dans un coin, et attendait qu’on ait besoin d’elle. A midi elle allait déjeuner seule. Avec qui d’autre aurait-elle pu manger ? Lui ? Certainement pas, il ne lui offrirait même pas ça. Ugo ? Il collait aux basques de son boss comme un chien à son maître. Les autres ? Les autres la considéraient de loin, l’observant du coin de l’oeil sans jamais oser venir lui parler. Elle était comme pestiférée. Alors elle mangeait seule, puis retournait s’asseoir dans un coin, et attendait que les heures passent. Des heures qu’elle aurait pu occuper à faire des recherches, mais visiblement ce n’était pas dans les projets du politicien. Depuis son esclandre du premier jour, elle avait laissé tomber son attitude rebelle, et faisait profil bas, se contentant d’être là où il se trouvait lui, parce que lorsque ce n’était pas le cas, elle était en souffrance. Pas la souffrance de la nana plaquée qui ne s’en remet pas, la réelle souffrance physique qu’inflige une blessure au sens propre du terme, comme si, en son absence, sa cage thoracique écartelée laissait jaillir ses entrailles afin de mieux parvenir à le marquer au fer rouge. Chaque fois, elle jetait un oeil sous elle, persuadée de voir son ventre ouvert de part en part tant la douleur était réelle et palpable. Et chaque fois, rien, si ce n’est la surprise d’être intacte, sans blessure visible à l’oeil nu. Et ce matin, comme chaque matin, elle enfila un tee-shirt sur son ventre immaculé, s’aspergea le visage d’eau fraîche afin de faire fuir les démons de la nuit, et traina les pieds jusqu’à la cuisine et le café qui criait son nom. 9h30, c’était juste pas envisageable comme heure de levé, surtout lorsqu’on est incapable de se coucher avant 3 ou 4h du mat, la trouille au ventre de peur que les ténèbres profitent de son sommeil pour lui imposer un avenir macabre. Un café, ce n’était jamais suffisant, alors pendant qu’elle s’habillait, elle en faisait chauffer un autre, le transvasait dans un mug en carton pour le boire en route. Elle n’avait pas très loin à aller, Thybalt avait trouvé un QG en pleine Città Antica, si bien qu’elle n’avait qu’à se laisser tomber dans un des grands fauteuils mis à disposition des visiteurs, dans l’entrée, pour terminer son mug, avant d’aller s’en servir un autre à la cafetière toute chaude qu’une stagiaire venait de préparer. Et comme chaque matin, à présent, elle alla se trouver un petit coin tranquille. Armée de sa tablette Ipad -fournie par le parti-, recroquevillée dans un fauteuil, elle passerait la matinée à attendre qu’on ait besoin d’elle et à guetter l’arrivée d’un Thybalt qui ne se préoccuperait pas d’elle, qui lui lancerait un regard dans le meilleur des cas, comme pour s’assurer qu’elle était bien là et qu’elle avait respecté sa part du contrat -ne pas fuir-, avant de vaquer à ses occupations. Et le pire c’est qu’elle ne pouvait même pas lui en vouloir, c’était elle qui avait demandé tout ça.


Elle était là, devant elle, ses grands yeux verts la scrutant avec un amour infini, le type d’amour dont seule une mère est capable, qu’importe ce que vous faite, qu’importe ce que vous êtes, elle vous aimera toujours plus que sa propre vie. Ces grands yeux verts qu’elle n’avait plus vu depuis près d’un an, ces grands yeux verts qu’elle avait eu peur d’oublier, qu’elle avait cru avoir oublié, et qui pourtant étaient reproduis à la perfection par son inconscient. Oui, son inconscient, parce qu’il s’agissait d’un rêve, seul un rêve pouvait lui ramener ces yeux verts-là. Un vert soutenu, profond. On disait souvent qu’elle avait les yeux de sa mère, mais c’était faux. Ce vert tirant vers l’émeraude au coeur de la pupille, et s’étirant couleur d’une prairie un jour de soleil après une forte pluie, seule sa mère pouvait l’avoir dans ses yeux, le reste n’était qu’imitation, elle-même n’était qu’une imitation, une parodie ratée des prunelles maternelles. Ses longs doigts fins, blanc, aux ongles délicats, passèrent dans ses cheveux, tandis que ses rétines s'humidifiaient. Pourquoi t’es triste, maman ? Sa voix d’enfant s’étouffa dans sa gorge comme si on lui avait enfoncé un bâillon au fond du gosier, et ses lèvres s’agitèrent dans le vide. Je ne suis pas triste, je suis heureuse de te voir, de te toucher. La grande femme spectrale n’avait pas parlé non plus, les mots étaient arrivés directement dans sa tête. Elle ne voyait rien d’autre que sa mère, occupant intégralement son champ de vision. Impossible de savoir où elle était, ni quand elle était. Elle n’avait aucune idée d’où l’avait entrainé son rêve, vers quel souvenir, vers quel lieu inexploré de son subconscient. Sa main glissa sur la peau laiteuse de sa mère, remontant le long de son bras avec la douceur et la tendresse dont la jeune femme n’avait été capable qu’avec cette seule femme dans toute sa vie. Cette femme qui s’était tant battue pour ne pas l’abandonner, pour ne jamais l’abandonner, pour rester auprès d’elle autant que possible, et défier la grande faucheuse avec férocité. Le bout de ses doigts remontèrent contre ce cou gracile, dansant parmi ces petites mèches d’ébènes qui venaient onduler entre ses phalanges. Le fantôme ferma les yeux, écrasant une larme qui roula avec difficulté sur une joue encore trop blanche. Je t’aime maman... Je t’aime tant... Si elle n’en perçu pas le son, le souffle du soupir vint se répandre sur ses joues. Froid... Trop froid. C’est tellement dur sans toi. Sa main venait de se poser sur cette joue humide, cachant les larmes, et bientôt une autre main, plus grande, plus féminine, plus blanche vint se poser sur la sienne, tandis que la bouche du spectre se tordait de douleur, avant d’ébaucher difficilement un sourire. Tu es forte mon amour, tellement forte. Tu as toujours été la plus forte. Malgré l’absence de son et de voix, elle percevait les lèvres de se mère former difficilement ces quelques mots, son menton onduler au rythme de ces sanglots qu’elle retenait tant bien que mal. Elle récupéra les deux mains de sa fille pour les ramener contre sa bouche et en baiser les paumes. Ecoute-moi, Giulietta... Ecoute-moi bien, nous n’avons pas beaucoup de temps... Le visage tant aimé devint flou, les contours commencèrent à osciller comme un signal FM sur une mauvaise fréquence, sa voix se fit moins distincte, comme plus lointaine, et le coeur de la jeune femme s’emballa tout comme la douleur de la perte qui s’éveilla à nouveau en elle, aussi franche que lorsque la voix métallique d’une infirmière lui avait annoncé, loin, loin, tellement loin par-delà le combiné : «c’est fini.». Écoute-moi Giulietta, ne lutte pas, laisse-toi faire, accepte ce que tu vois... Je reste auprès de toi... Les yeux émeraudes, dernière image nette qu’elle percevait encore, clignèrent des paupières, et soudain la jeune femme bascula vers un ailleurs...

«Pas envie d’y aller...» C’était sa voix, mais sa voix claire et chantante, celle qu’elle avait perdu à grand renfort de paquets de clopes. Cette voix qu’elle n’avait plus souvenir d’avoir eu, et qui sur un ton boudeur exprimait sa remise en question de l’autorité parentale.
«Tu iras quand même.» Répliqua la voix masculine, image même de la susdite autorité parentale.
«Et pourquoi Pâris il vient pas, hein ? Hein ? Pourquoi Pâris il vient pas d’abord, j’vous f’rais dire ?» Sa voix encore. Insupportable. Agaçante. Irritante comme celle d’une gamine capricieuse. Deux fois plus irritante que Sca n’avait que le son, mais pas l’image. J’ai un problème de réception, les gars ! souffla-t-elle dans sa tête, s’imaginant lever les yeux au ciel comme pour s’adresser à quelques anges diplômés d’un CAP électricien. Au prix que coûte la redevance télé, faudrait voir à offrir un service satisfaisant ! Qu’on appelle Saint Pierre, sur le champ ! Impossible de dire si son humour provoc avait payé ou pas, mais brusquement le voile noir sembla glisser de sur sa rétine, lui offrant une vision approximative de la scène.
«C’est seulement pour les filles.» Chantonna la douce voix maternelle, tandis que la forme gracieuse et élancée s’avançait dans la pièce, le tissu de sa longue robe blanche venant danser autour de ses mollets.
«J’aime pas les filles.» Grogna sa propre voix.
«C’est important, Giulietta.» Soupira son père en pivotant sur lui-même pour faire face à sa fille, le nœud de cravate qu’il tentait de faire devant le miroir du grand salon, toujours en main, toujours mal en point. «Il s’agit de la fille d’une illustre famille. Tu es toi-même la fille d’une autre illustre famille, c’est normal que tu t’y rendes, et que tu essaies de nous représenter dignement.» L’image, totalement nette à présent, offrait la vision d’un homme qui semblait immense, du genre géant vert en moins vert, avec des mains comme des poêles à frire. Elle vit ses doigts, tout petits, aux ongles maculés de terre, venir jouer avec l’ourlet d’un short trop grand. Quel âge pouvait-elle avoir ? Elle semblait coincée dans le corps d’une elle-même haute comme trois pommes. Et c’était quoi ce souvenir dont elle ne se rappelait pas ?
«Et pourquoi pas Pâris ? Il a un nom d’fille, des cheveux d’fille, et...» A l’instant même où elle prononçait ces mots, une tornade blonde déboula dans le salon, ses longs cheveux dorés flottant derrière lui. Elle se souvenait de ça. Pâris avait refusé de se faire couper les cheveux parce qu’il voulait être comme sa sœur. Sauf que sa sœur aurait préféré qu’on lui coupe les cheveux tout courts, justement, mais son père aimait tellement ces anglaises brunes qu’il refusait qu’on touche à un cheveu de la tête de sa princesse. Le garçonnet, 6 ans à peine -ce qui indiquait que Tosca devait en avoir 7 ou 8-, traversa la pièce d’un bout à l’autre en laissant trainer derrière lui un puissant cri de guerre (ou ce qu’il imaginait être un puissant cri de guerre mais qui s’apparentait plus au cri d’un Tarzan gay sous hélium), une épée en plastique à la main, et le sexe à l’air libre. C’est donc un Pâris, nu comme un ver, qui fila devant eux, immédiatement suivi par un Benvolio tout aussi blond, mais un peu plus habillé. Le père et la mère se jetèrent un regard de connivence, échangèrent un sourire, avant de répondre d’une même voix :
«Non, pas Pâris.» Maudit soit son exhibitionniste de frère. C’est la dernière pensée qu’elle formula avant que l’image redevienne noire ténèbres.

«T’aurais pu lui faire enfiler une robe, quand même.» «Elle n’aime pas les robes.» «Mais... est-ce une façon de s’habiller pour aller chez les Andreo...» «Mercutio ! On la force déjà à s’y rendre, essayons de faire en sorte qu’elle soit un minimum à son aise.» Ses parents se disputaient à voix basse devant elle. Il ne s’agissait pas vraiment d’une dispute, ils ne se disputaient jamais, son père grognait comme un ours, et sa mère lui répondait avec son sourire et sa voix d’ange qui éteignait dans l’oeuf toute flamme de rébellion. Il finissait toujours par lui donner raison en soupirant. C’était encore une fois le cas. Ils s’immobilisèrent devant une femme aussi blonde que sa mère était brune, mais belle, très belle, autant que maman, presque autant parce qu’aux yeux de Tosca personne ne pouvait rivaliser avec la beauté maternelle et puissante de sa mère. Les adultes se serrèrent la main, et baisèrent leurs deux joues en claquant les lèvres. Tosca, restait en retrait, grattant le sol en gravier de la pointe de sa nike lumineuse, celle avec une diode rouge à l’arrière, qui s’allumait chaque fois que le talon touchait le sol. Sauf que ses nike étaient tellement vieilles qu’une seule diode fonctionnait encore, et clignotait en non-stop, même lorsque son pied ne touchait pas le sol. Pâris s’en servait comme veilleuse la nuit. «...et il s’agit là de la fameuse Giulietta...?» La dame blonde venait de reporter son attention sur elle. «Tosca...» Rectifia Isabella. Elle s’approcha, un sourire aux lèvres, pour embrasser la petite fille sur les deux joues, la petite fille qui baissait la tête et boudait, lorsque soudain, cette même petite fille redressa vivement les yeux. Son regard ne se porta pas sur la dame blonde, mais sur quelque chose qu’elle percevait par delà une des fenêtres du premier étage de la grande bâtisse. Les adultes l’imitèrent, suivant son regard statique en direction de la maison, et de cette fenêtre où il n’y avait absolument rien à voir. Pourtant Tosca voyait quelque chose... Une lumière... Non, pas une lumière. C’était plutôt comme une énergie... En fermant les yeux, elle aurait pu se concentrer sur un battement de coeur perceptible uniquement par elle. Et elle restait là, immobile, à fixer cette fenêtre close. Gêné, Mercutio se racla la gorge. «Giulietta... Dis bonjour à Madame Andreotti, veux-tu ?».
«‘Jour...» Souffla la gamine sans lâcher la fenêtre des yeux. «Y a qui, là ?» Demanda-t-elle, finalement, en tendant un doigt en direction des épais carreaux de verres déformés par le temps.
«C’est la chambre de mon fils.» Répondit aimablement la dame blonde. «Mais il ne vous embêtera pas.» Elle soupira en secouant la tête. «Il ne sort presque plus de sa chambre.» souffla-t-elle sur le ton de la confidence en se tournant vers la maman brune «Voilà plusieurs jours qu’il se prend pour le Christ. Il passe des heures allongés en croix sur son lit et exige qu’on l’appelle «Jésus»... Mon mari s’inquiète, mais Giulio n’est pas de cet avis, il prétend que c’est le signe d’une très forte personnalité. Moi, tout ce que je vois c’est que mon tout petit affirme avoir déjà ressuscité plusieurs fois.»
«Simple imagination enfantine.» Tenta de la rassurer Isabella. «Tosca se prend pour un garçon, et Pâris pour un viking nudiste.» Un sourire amusé éclaira les deux visages féminins, déjà on ne prêtait plus attention à la petite fille. On l’attrapa par la main, et la tira en direction de la maison. Mais elle ne quittait pas des yeux cette fenêtre.
«Il a mal.» Répétait-elle en boucle. «Il a beaucoup mal.» Qui aurait pu faire attention à une gamine prétendant qu’un garçonnet qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’avait jamais vu, et qui se situait à plus de 200m d’elle, derrière une fenêtre, souffrait et qu’elle pouvait le sentir de là où elle se trouvait ? Pourtant lorsqu’ils passèrent la porte d’entrée, ils durent s’immobiliser dans le large vestibule au sol de marbre, et à l’imposant escalier. Tout en haut, sur les dernières marches, une femme, la cinquantaine, les joues rouges, le chignon malmené, tordait son tablier entre ses doigts, la mine soucieuse. Lorsqu’elle aperçu l’attroupement en bas, elle reporta son attention sur la dame blonde.
«Ha, madame ! C’est dramatique ! C’est terrible ! C’est...»
«Calmez-vous, Maria.» La coupa gentiment la maman blonde. «Que se passe-t-il ?»
«Mademoiselle Reena...» Hoqueta la vieille dame. «Elle a... Ce n’est pas de sa faute, mais elle... Elle a malencontreusement envoyé la Bible...» Elle se signa, marmonnant un ave maria au passage. «... Dans le visage de son frère.»
«Comment va-t-il ?» S’inquiéta la mère, en grimpant déjà l’escalier, sa main divinement manucurée glissant sur la rampe en bois sculpté.
«André est avec lui. Il saigne du nez. Sainte mère de Dieu, je crois que c’est cassé.» La vieille femme s’agitait, ânonnait, torturait ses doigts et son tablier.
«J’avais dit qu’il avait mal.» Se contenta de dire Tosca en haussant les épaules. Mais personne ne l’écoutait, à part sa mère qui la tenait toujours par la main, et qui lui jeta un regard perplexe avant de reporter son attention sur le haut de l’escalier où une petite blonde venait d’apparaître.
«Catharina...» Soupira sa mère en secouant la tête.
«Quoi ? Il va pas mourir, hein. Et puis au pire, il ressuscitera.» Dans sa robe blanche immaculée, avec ses longs cheveux blonds lui tombant en cascade sur les épaules, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Elle pivota sur elle-même, et afficha un sourire étincelant en apercevant Tosca. «Salut, moi c’est Reena. Tu viens ?» Tosca lança un regard interrogateur à sa mère, qui hocha la tête, lui lâcha la main, et un sourire aux lèvres, la poussa doucement en direction des escaliers. La petite fille s’accrocha à la rampe trop élevée pour elle, et leva bien haut les jambes pour monter chaque marche. «Et toi, tu t’appelles comment ?» Reprit la petite blonde lorsque la brunette fut à sa hauteur.
«Georges.» Répondit Tosca en lui jetant un coup d’oeil.
«Georges ? Mais c’est un prénom de garçon, ça.» Déjà elles avançaient en direction du couloir desservant les chambres.
«Normal, je suis un garçon.» Affirma la petite fille.
«Ha ? D’accord.» Pas plus bouleversée que ça, Reena lui offrit un sourire, avant de l’attraper par la main pour la conduire dans son antre. «T’aimes les Barbies, Georges ?»
«T’as pas des vers de terre, plutôt ?»

(...)

Elle secouait la tête doucement, tout en tournant les pages d’un gros bouquin qu’elle avait piqué dans une pièce du rez-de-chaussée qu’elle avait exploré pendant que les autres filles, les vraies celles avec des couettes et des tresses, des fleurs piqués dans les cheveux, des petites jupes et les gloussements qui vont avec la panoplie, était entrain de jouer à l'élastique. Sca ne supportait pas ce jeu débile qui consistait à étirer un élastique entre les jambes de deux filles, pendant qu’une troisième sautait par-dessus en essayant de faire des figures qui ne ressemblaient à rien, le tout sur un air de ritournelle toute moisie où il était question de trois petits chats, d’un chapeau de paille, d’un paillasson et toute une artillerie inutile. Une vraie brocante, ce truc. Elle avait préféré partir en exploration, découvrir tout ce qu’une maison de cette taille pouvait offrir comme trésor. Elle avait récupéré un beau livre d’art, et avait échoué dans une des chambres du premier étage où elle se sentait bien. Assise en tailleur dans un de ces drôles de fauteuils à la tapisserie vieillotte, elle avait vissé un écouteur dans chaque oreille, son walkman au son puissant couvrant les chansons débiles des quatre enrubannées de la chambre d’à côté. Elle était concentrée sur une reproduction d’un tableau représentant un homme et une femme qui s’embrassaient goulument, prête à laisser échapper un «Beuuuuuuurk !» des plus mâtures, lorsqu’on arracha un écouteur de son oreille. Elle accompagna la douleur d’une grimace signifiant «Aïe, j’ai mal ! Je crois que le tympan est venu avec, idiote !», avant de jeter un regard de killeuse à la blondinette qui se tenait là, un écouteur à la main, l’autre sur sa hanche dans une attitude qu’elle avait du piquer à sa mère.
«Qu’est-ce que tu fais dans la chambre de Jésus ?» demanda la blonde sur un ton accusateur. Sca balaya la pièce du regard, comme si elle la voyait pour la première fois, puis haussa les épaules en lâchant un prout de bouche (Mais si, vous savez bien ! On a tous fait des «prout» de bouche pour signifier «je ne sais pas» et «tu fais chier» !). «Tu regardes quoi ?» Insista Blondie en jetant un regard par-dessus l’épaule de la fillette qui lâchait un nouveau pet buccal. «Hummm... Ok...» commença-t-elle, ses doigts propres et fins caressant son menton comme si elle était réellement en pleine réflexion. «Trop nul !» Conclue-t-elle en s’écartant vivement du livre. «T’écoutes quoi ?» La fillette inséra l’écouteur dans son oreille, tandis que Sca se donnait la peine de répondre pour une fois.
«Janacek.»
«YanaQuoi ?» tenant l’écouteur du bout des doigts comme s’il était infecté par une bactérie nommée «musicalité», elle grimaça avant de l’ôter de son oreille pour le rendre à Tosca. «T’as pas Whitney Houston ?» Non... Non, elle n’avait pas ça. Elle était bizarre. Elle le savait. Et c’était ce même constat que lui renvoyait le regard que Reena posait sur elle. Non, elle ne faisait pas partie de celles qui hurlaient «I’ll always love you» avec une brosse à cheveux en guise de micro, elle n’aimait pas les Barbies, sa maison de poupées était squattée par son élevage d’escargots, elle préférait les gros mots aux comptines, se rouler dans la terre plutôt que de prendre un bain avec Barbie, Shelly, mais pas Ken, parce que Ken il pue du bec, elle aimait lire des vieux livres, faire la course avec son frère et ses cousins, se baigner nue dans l’Adige, grimper dans les arbres, poursuivre les chats de la Città Antica en s’entrainer à feuler comme eux, planquer ses cheveux sous une casquette et se faire appeler Georges, réciter du Baudelaire et du Montaigne par cœur, mais pas de Shakespeare, jamais de Shakespeare, grimper sur les toits, s’allonger sur les tuiles roses, et attendre que le soleil se couche en s’inventant une vie avec Pâris... «Quand je serais grande je serais méga riche, et je serais présidente du monde. Comme ça, je pourrais faire tout qu’est-ce que j’veux. J’dirais aux gens «mange tes yeux» et il devra manger ses yeux.» «Wahaaaaaaaa... Trop cool ! Moi j’serais un suppositoire... J’adore de trop supposer.» Non, définitivement, elle n’était pas normale. Mais la normalité c’est d’un chiant. «Tu viens ?» La blondinette la ramena à la réalité. «On va jouer à s’maquiller !» Le regard de Sca s’illumina brusquement, et même un sourire sembla apparaître sur ses lèvres rosées.
«J’serais le pirate, et tu feras le zombie ?» Demanda-t-elle pleine d’espoir et d’entrain.
«Heu... Non...» Rétorqua la blonde en l’observant bizarrement. «Je serais Kelly, et tu pourras faire Brenda si tu veux.» Tosca secoua la tête avec incrédulité, elle ne savait même pas qui c’était cette Brenda et cette Kelly.
«J’préfère rester ici et r’garder les tableaux qui brillent.» annonça la brunette en plongeant à nouveau dans son livre. Si la petite blonde trouva ça bizarre, elle n’en dit rien. Elle préféra s’éloigner de Georges pour retrouver ses copines moins flippantes. Quelques instants plus tard, ce fut au tour de la maman blonde de venir la déranger dans sa lecture. «Tu ne t’amuses pas avec les autres ?» lui avait-elle demandé gentiment en glissant une main sur sa chevelure exceptionnellement coiffée pour l’occasion. «Si tu t’ennuies, je peux te ramener chez toi.» avait-elle fini par proposer face au mutisme de la fillette.
«Non ! J’veux rester !» S’était écriée Tosca en ouvrant de grands yeux paniqués. «J’attends Jésus.» Et elle avait attendu, attendu, mais Jésus n’était pas revenu. En tous cas, pas avant ses parents. Elle sentit la main de sa mère se refermer sur le sienne, elle vit Reena, en haut du perron lui faire un petit signe de la main, puis on lui coupa à nouveau l’image. Bordel ! Il vient ce réparateur ?

(...)

Le temps s’était distendu, ou accéléré, ce n’était pas vraiment facile à déterminé, mais brusquement elle sentit de nouveau le contact dur contre ses fesses et sous ses mains. Elle était de retour dans une sorte de réalité passée. Elle papillonna des paupières pour chasser les ténèbres et retrouver la vue, mais comprit rapidement que l’obscurité qu’elle percevait n’était du qu’à la nuit tombée. Elle ne pouvait tourner la tête, ni bouger son corps, elle ne pouvait que se plier aux exacts mêmes gestes qu’elle avait esquissé plus de dis ans auparavant. Elle regardait droit devant elle, la forme indistincte d’une immense bâtisse, où quelques fenêtres éclairées venaient rompre l’homogénéité de noir et de gris. Elle attendait quelque chose, elle pouvait ressentir sa frustration et sa fébrilité. Et une pointe d’incompréhension aussi. La petite fille savait pourquoi elle était là, sans pour autant comprendre cette détermination, ce besoin. Mais à 8 ans, on se pose moins de questions, on se laisse porter. Elle était en hauteur. Où ? Impossible à déterminer, mais elle dominait une partie de la ville.
«Une porcherie.» Lâcha une petite voix à côté d’elle, l’informant qu’elle n’était pas seule. «Oui, c’est ça, une porcherie.» Répéta la voix comme si elle venait de venir à bout d’une longue, très longue réflexion.
«Quoi ?» C’était tellement étrange d’entendre cette voix fluette s’extraire de sa bouche sans avoir le moindre pouvoir de décision. Sa tête pivota jusqu’à son frère, assit à côté d’elle, une longue mèche de cheveux bruns qu’il tortillait entre son pouce, son index et son majeur. Ses cheveux à elle. Geste qu’il répétait automatiquement comme d’autres faisaient de même avec l’étiquette d’une peluche, ou d’un doudou. Elle était le doudou de son frère. C’était à la fois flatteur et un poil contraignant lorsqu’il s’agissait de voyager.
«Une porcherie !» Répondit-il en observant sa grande sœur comme si elle venait d’être frappée de débilité subite et spontanée. «Quand je serais grand, j’aurais une porcherie... Pour ranger toutes mes Porsches, quoi !» La fillette l’observa avec perplexité, avant de retourner à son observation de la maison sans un mot. Ça faisait bien longtemps qu’elle ne relevait plus les bourdes de son frère. Depuis qu’il était en âge de parler en fait. Le jeune Pâris n’insista pas, mais se rapprocha d’elle dans un bruit de tuiles qui s’entrechoquent, informant Tosca qu’ils se trouvaient sur un toi, et que son frère, grelottant, commençait à avoir froid. La jeune fille passe un bras autour des épaules frêles de son frère, qui glissa un peu plus contre elle. «Il fait trop nuit, maman va nous chercher.» Soupira-t-il avec inquiétude.
«T’avais qu’à pas m’suivre si t’as la trouille de t’faire gronder par m’man.» Le défia-t-elle sans quitter la maison des yeux.
«Heeey, j’suis pas un trouillard, j’te f’rais dire.» S’insurgea la petite voix en tentant de redresser les épaules et la tête. «J’me demande juste ce qu’on attend.» Échec total de la tentative, il s’affala de nouveau contre sa soeur, reportant son attention sur la mèche qu’il triturait entre ses doigts dans une attitude boudeuse.
«Ça !» Triompha discrètement la petite fille en souriant à la fenêtre qui venait de s’allumer, révélant en ombres chinoises une silhouette élancée et gracieuse accompagnée d’une autre plus petite qui semblait émettre une sorte d’énergie uniquement perceptible par elle. La Tosca du futur, ou du présent, enfin pas du présent actuel mais du véritable présent, le présent du futur, disons la vieille Tosca ressentit l’apaisement et la satisfaction de la petite Tosca, c’était palpable et incroyablement net. Cette dernière se releva, et avec aisance et sans appréhension, déambula sur le toit et ses tuiles branlantes jusqu’à l’échelle fixée le long de la cheminée. Atterrissant sur un balcon chargé de fleurs en pots, elle attendit son frère avant de descendre le long de la gouttière. Un chemin qu’ils connaissaient par coeur pour avoir explorer tous les toits de la città antica et en avoir fait leur terrain de jeu, leur territoire, avant même que Luc Besson ne songe à produire un film sur les Yamakasi. Ouai, les Dal Cappello étaient des précurseurs en quelques sortes, mon pote.
«On fait quoi maint’nant ?» Demanda l’enfant en atterrissant souplement sur le sol pavé.
«On rentre, et vite !» Elle esquissa un sourire devant la mine boudeuse de son frère, puis tourna les talons pour piquer un sprint jusqu’à la Casa. Tosca savait qu’ils allaient escalader la vieille et lourde grille pour ne pas la faire grincer, qu’ils passeraient par la fenêtre cassée de l’ancien bâtiment des serviteurs, puis grimperaient discrètement par l’escalier de service, avant de se faire cueillir par Isabella, les attendant patiemment dans la chambre que les deux enfants partageaient. Tosca le savait parce que brusquement elle se souvenait, comme elle se souvenait de la punition dont elle avait écopé pour avoir entrainé son frère de 7 ans dans les rues à dix heures passées. Elle le savait, mais ne le vit pas. Alors que ses petits pieds martelaient les vieux pavés, sa vue se brouilla, l’image se dissipa, et elle se retrouva dans le noir complet. On avait encore coupé la lumière.

Ouvre les yeux. La voix s’était insérée à nouveau dans sa tête. L’avait-elle quitté un jour ? La jeune femme obéissante découvrit sa mère en face d’elle, souriante, apaisée, ses mains jointes dissimulant mal un sourire amusé. Maman... C’était lui ! Je l’ai vu ! Enfin non, je l’ai pas vu, mais je l’ai sentis. Enfin c’était comme un truc bizarre qui grattait là ! Agitée, elle tentait de définir ce qu’elle avait ressentit, ce qu’elle avait réellement ressentit des années plus tôt pour mieux l’oublier, l’occulter totalement jusqu’à présent. Je sais, Tosca, j’ai tout vu. Elle souriait toujours. Elle avait donc squatter la tête de la petite Tosca tout comme elle, deux passagères clandestines dans la tête d’un souvenir. C’était tellement surréaliste que Tosca en fronça les sourcils. Je rêve, n’est-ce pas ? Les longues, très longues mèches brunes ondulèrent lorsque sa mère hocha doucement la tête, sans se départir de son immuable sourire. Tu n’es pas réelle. conclu tristement la jeune femme en détournant les yeux pour les reporter sur le blanc immaculé qui régnait tout autour d’elle. Définition de «réelle» ? résonna la voix dans sa tête, tirant un sourire triste à la jeune femme. C’était le grand jeu de sa mère, demander la définition des faits qu’elle énonçait pour mieux la contredire par la suite. Tu n’es que le fruit de mon imagination, t’es pas vraiment là, je ne fais que t’imaginer. Bientôt je vais me réveiller et tu ne seras pas plus là qu’avant, tu seras toujours aussi morte, et je serais toujours aussi seule, désespérément seule, incroyablement seule, parce que tu m’as laissé, parce qu’on t’a arraché à moi. C’est injuste parce que j’ai besoin de ma mère, chaque fille à besoin de sa mère, on devrait pas les en priver si tôt, on devrait pas. J’ai besoin que tu sois là, j’en ai tellement besoin que je t’imagine, j’entends ta voix, et je te prête les mots que j’ai envie d’entendre, mais finalement je ne suis pas dupe, et je ne sais même pas si t’aurais été fière de moi, si tu aurais approuvé ce que je fais, ce que je suis, ce que je deviens. C’est comme se retrouver sur une plage, les deux pieds dans les traces de pas que tu as laissé, et brusquement une vague plus téméraire qui vient lécher le sable, et je me retrouve là, perdue devant une plage immaculée. C’est quoi le chemin ? C’est quoi ? Il est où ce putain de chemin, maman ? Ce putain de chemin que tu devais me laisser ? Pourquoi ? Bordel ! Pourquoi ? Les larmes roulaient le long de ses joues, avec la force du désespoir et l’énergie de la perte, ravageant tout sur son passage, espoir, joie, courage. Des mains douces vinrent encadrer son visage, l’obligeant à redresser la tête, les pouces essuyant ses pommettes. Je suis fière de toi, je le serais toujours. Crois en toi comme moi j’y crois et tu comprendras. Et je t’aime... Oh oui, je t’aime, si tu savais à quel point je t’aime. La femme baisa chacune des paupières de sa fille, asséchant d’un simple baiser les torrents de larmes qu’elle avait retenu jusque là, et qui se déversait d’elle, la déchargeant de cette peine incommensurable, de cette frustration, de cette rage envers et contre tous, de ce sentiment d’injustice qui nourrissait cette colère dont elle faisait preuve tous les jours, contre tous, contre elle-même. Le sommeil... Le sommeil c’est l’apprentissage de la mort... poursuivie sa mère, la voix voilée, étranglée. C’est le moment unique où le voile se lève, où la conscience quitte le corps, se libère de ses chaînes pour explorer un tout autre degré de vie. Le seul moment où la notion de vie et de mort s’efface pour ne laisser place qu’à l’âme. Tu imagines mon corps, mais pas mon âme. Tu imagines ce décor, tu imagines ces vêtements que je porte, ce timbre de voix, tu imagines le contact de mes mains, tu imagines ton propre corps, tes propres vêtements... Comme pour lui donner raison, le décor changea instantanément, récréant la rive de l’Adige à quelques pas de la Casa, la rive que les DC squattaient pour se baigner lorsque les températures devenaient insupportables. De l’eau jusqu’aux cuisses, une Tosca de 11 ou 12 ans, en culotte, courait après un Pâris tout aussi jeune, qui riait aux éclats. Tu imagines ma voix, mais pas mes mots... Reprit la voix féminine, attirant l’attention de la jeune femme sur une Isabella au teint hâlé, aux mèches mouillées et bouclés, au sourire rayonnant, au corps plus en courbes, une Isabella pleine de vie, une Isabella qui n’avait pas encore connu la maladie. Tu imagines mon apparence, mais pas mon message. La jeune femme passa ses bras autour de la taille de sa mère, enfouissant son nez dans ses cheveux qui sentaient le sable chaud et la crème solaire. Quel message ? La main de sa mère souleva une lourde mèche de cheveux et glissa ses lèvres jusqu’à l’orée de son oreille. «Suis ton coeur.» Cette voix, ce timbre, qui pour la première fois résonnait dans son oreille et non plus dans sa tête. Elle ferma les yeux avec force, écrasant ses larmes, et s’agrippa à cette mère qui n’était plus, ses doigts s’enfonçant dans sa chair imaginée, comme pour l’empêcher de l’abandonner une nouvelle fois, la quitter et la laisser là, seule face au reste du monde, sans rempart, sans guide, sans repère. «Maintenant tu dois te réveiller, Tosca.» Chuchota la voix, provoquant un mouvement de panique chez sa fille, qui s’agrippa un peu plus, le regard fou. «Non, maman ! Non ! Me quitte pas, maman ! Me quitte pas ! J’t’en supplie, reste avec moi ! Me quitte pas !» Déjà sa vue se brouillait, le voile faisait sa réapparition. On lui avait mentit, elle ne maîtrisait pas le décor, sinon il serait resté inchangé, elle aurait pu rester sur cette rive pour toujours, dans les bras de la seule personne en qui elle avait confiance, la seule personne qu’elle admirait. «Je ne te quitte pas, je ne te quitte jamais. C’est toi qui me quitte, toi qui dois suivre ton chemin, pas celui que j’ai tracé pour toi, celui que ton coeur te dicte. Tu dois te réveiller, Tosca.» Ses ongles s’ancrèrent dans la peau souple et autrefois si douce de sa mère laissant un sillon sanglant sur son passage, avec l’énergie du désespoir, elle hurla un «non» retentissant qui sembla accompagner sa chute, alors que sa mère, implacable, intraitable, tonnait le «Maintenant !» définitif et cruel. Brusquement les paupières de la jeune femme s’ouvrir sur un monde qu’elle détestait, un monde vide de sens, un monde qui ne tournait pas rond, parce que dans ce monde-là, sa mère n’y était pas. Et sur ses joues, des torrents de larmes avaient laissé leur marque : orpheline.



Quelques regards curieux étaient tournés vers elle, cette photographe dont ils ne savaient rien si ce n’est son coup d’éclat quelques jours plus tôt, lorsqu’elle avait hurlé sur leur Boss en pleine réunion, et qui maintenant s’endormait recroquevillée dans un siège, pleurant toutes les larmes de son corps durant son sommeil tourmenté. Mais elle s’en foutait ! Tout ce qui comptait en cet instant c’était aller trouver Thybalt pour lui conter son rêve, partager avec lui cette part de leur passé, comme ils semblaient partager beaucoup trop de choses pour que ce ne soit qu’une simple coïncidence. Elle le savait ici, elle l’avait vu arriver avec une grande blonde quelques heures plus tôt. Il lui avait à peine jeté un regard, ce qui, évidemment, lui avait fait mal, mais... peu importe ! Rien de tout ceci n’avait d’importance en cet instant, absolument rien. Elle devait lui dire, elle le devait. Elle ne savait pas pourquoi elle le savait, mais elle le savait. Ce rêve avait déclenché en elle une pluie de souvenirs enfouis, comme ces heures passées sur ce même toit, le toit de signora Ornella, à observer cette fenêtre, toujours cette fenêtre, sans jamais apercevoir autre chose qu’un jeu d’ombre, et une présence qu’elle sentait glisser sur sa peau, s’insinuer en elle, couler dans ses veines en répandant leur effet galvanisant, cette force brute, primale, primaire quelle volait à cet autre qu’elle ne voyait pas, qu’elle ne faisait que deviner, cet autre qui se faisait appeler Jésus mais dont elle connaissait le véritable prénom à présent... Thybalt... Thybalt qui passa la porte vers laquelle elle se dirigeait d’un pas assuré, presque léger, Thybalt qui affichait un sourire rayonnant, et poussa le vice jusqu’à laisser échapper un rire sincère, un rire détendu, un rire complice, un rire destiné à cette grande blonde incroyablement belle, incroyablement femme, incroyablement rayonnante. C’était pas la blonde qui faisait le plus mal, la blonde elle l’avait déjà vu entrer avec lui, s’enfermer dans le bureau, et elle était parvenue à prendre sur elle. Il n’avait plus aucun compte à lui rendre, il pouvait faire absolument tout ce qu’il voulait, il pouvait voir et fréquenter qui il souhaitait. C’était pas ça le plus douloureux, même si ça l’était déjà au-delà du supportable. Ce qui faisait mal c’était de le voir heureux avec une autre qu’elle. Peu importait s’ils couchaient ensemble, ce qui était assez peu probable, même Tosca en avait conscience, le fait qu’il se montre si complice, si détendu avec une autre avait quelque chose de plus blessant que n’importe quoi d’autre. Il avait l’air bien, tout simplement. Et finalement, n’était-ce pas tout ce qu’elle lui souhaitait ? Leurs regards se croisèrent, et elle ne lui laissa pas le temps d’y déchiffrer la peine et le gouffre de douleur, elle détourna les yeux, et bifurqua sur la droite, comme si son objectif n’était absolument pas le bureau de l’ex-sénateur, mais la sortie. Au passage elle récupéra son sac et sa veste, avant de fuir aussi normalement que possible afin de n’alerter personne, pas même lui. Ce ne fut qu’une fois dans la rue que ses pas se précipitèrent avant qu’elle ne se mette carrément à courir sans but précis, juste courir pour étouffer sa peine sous un souffle court, des douleurs musculaires, et des poumons en feu. Elle ne s’arrêta que lorsque ses jambes menacèrent de l’abandonner, et que son rythme cardiaque s’emballa au point que le terme «rythme» en serait presque devenu comique. Elle s’enfonça dans une ruelle séparant deux vieilles masure, et une main contre le mur ancestral, se plia en deux pour cracher de la bile près des poubelles entassées là. Elle resta un moment comme ça, arc-boutée, attendant que sa respiration retrouve une sorte de régularité, tandis que des perles de sueur glissait de la racine de ses cheveux jusqu’à ses tempes. Il lui sembla qu’elle perdait le contrôle de son corps, comme lors d’une grosse grippe où plus rien ne répond. Il fallait qu’elle se calme, qu’elle cesse de se blâmer pour tous les maux du monde, et qu’elle laisse un peu de place à une réflexion construite. Elle aurait tant aimé qu’il soit là, qu’une de ses mains glisse sur sa peau et qu’elle retrouve un simulacre de paix intérieure en quelques secondes, mais... NON ! Elle n’avait pas le droit de souhaiter ça ! Elle pouvait très bien s’en sortir toute seule, et déjà elle commençait à se sentir un peu mieux. Alors elle redressa la tête, reconnaissant instantanément l’endroit où elle se trouvait pour l’avoir vu quelques minutes, heures, jours, ou mois, dans ce rêve-souvenir qu’elle avait fait. La gouttière était toujours là, le balcon aussi, moins fleurit cela dit, et l’échelle rouillée accrochée à la cheminée. Elle n’hésita qu’un quart de seconde, et le sourire presque retrouvé, escalada la vieille installation. Ca faisait combien de temps qu’elle n’avait pas fait ça ? Dix ans ? Quinze ans ? Elle n’avait rien perdu de son agilité et de ses réflexes et atteignit le toit sans un accroc, ni une égratignure, mis à part son coeur suintant et son trou noir à la place du cerveau. Les tuiles laissèrent entendre leur tintement d’antan, peut être un peu plus prononcé que dans son souvenir, puis elle s’affaissa sur le versant dominant l’antique cité, comme autrefois. Comme autrefois, sa main caressa le mur soutenant l’autre cheminée, celle qui n’était plus en fonction, celle qui n’était plus raccordé à rien, un appendice sortant du toit, s’élevant vers le ciel, mais sans racine. Comme elle. Elle retrouva sa place stratégique, celle où elle avait passé de nombreuses heures, elle s’en souvenait à présent, et cette vue directe sur cette fenêtre, la fenêtre de cette chambre dans laquelle elle avait passé pas mal de nuit ces derniers temps. Bon sang ! Comment avait-elle pu oublier tout ça ? Ses doigts caressant le mur irrégulier, entrèrent en contact avec une partie moins rugueuse, plus travaillée. Elle tourna la tête, quittant la bâtisse du regard pour se pencher vers ce pan de mur. En soulevant une partie du lierre qui en grignotait la surface, elle découvrit ou redécouvrit une inscription noircie par le temps «Georges era qui - 1994». Elle ne se rendit compte qu’elle pleurait toujours que lorsque un sanglot discret se transforma en rire étranglé. Juste sous la première inscription s’en trouvait une deuxième. «Pâris anche, ti segnalo !».



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Tosca J. Dal Cappello
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MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Lun 10 Oct - 4:25

Elle pleurait et riait toujours, les nerfs se relâchant totalement dans son corps, lorsque les tuiles se mirent à geindre sur sa droite. Elle tourna vivement la tête, inquiète de se faire surprendre, sur la défensive vis-à-vis de cette intrusion sur SON territoire, sans parvenir à refouler une pointe d’espoir, l’espoir de voir son frère débarquer sur ce toit qu’ils avaient tant partagé. Mais ce n’était pas Pâris, ce n’était même pas Thybalt, c’était cette face de rat de bouffon du roi. Elle soupira de plus belle. Il fallait que ce soit cet idiot qui la surprenne dans cet état-là. «Le Roi ne pouvait se déplacer lui-même, trop occupé avec sa blonde, alors il m’envoie son héraut.» Elle ne la regardait déjà plus, pas vraiment à l’aise avec l’idée qu’il puisse admirer son nez gonflé, ses yeux rouges, et son regard de teckel.
«Personne ne m’a envoyé, Tosca, et si cette fuite était une manoeuvre pour l’obliger à vous suivre et vous consoler...» Commença-t-il en avançant sur la pointe des pieds, ses bras battant l’air comme des ailes lui assurant un équilibre qu’il ne semblait pas avoir.
«QUOI ?!» Le coupa-t-elle, furieuse. «C’est ce qu’il pense ?»
«C’est ce que je pense.»
«Ce que tu penses ne m’intéresse pas, cloporte !»
«Cloporte ? Hum, très mâture. Je n’avais plus entendu ça depuis le primaire.» S’amusa-t-il, pas vraiment vexé, c’est le moins que l’on puisse dire, en s’installant maladroitement à côté d’elle, pas vraiment rassuré non plus. «Ai-je déjà mentionné que je souffrais de vertige ?»
«Ai-je déjà mentionné que j’en avais absolument rien à faire ?» Répéta-t-elle sur le même ton, son attention se reportant sur la maison.
«Il ne viendra pas, Tosca.» Souffla-t-il sans prendre ombrage des attaques incessantes de la brune.
«Ce n’est pas le but.»
«Alors c’est quoi ?»
«Être seule... Mais c’est raté, on dirait.» Rétorqua-t-elle en portant un regard meurtrier sur lui.
«Vous ne m’aimez pas, on dirait.» Et perspicace avec ça. Tout pour plaire.
«En effet.»
«Pourquoi ? Parce que je suis homosexuel ?» Il avait lâché ça tellement naturellement qu’elle se tourna vers lui vivement, la surprise se lisant sur ses traits. «Quoi ? Vous pensiez que j’avais un problème avec ça.» Demanda-t-il dans un éclat de rire.
«Bah oui, un peu.» Son haussement d’épaule rappela la petite fille qu’elle avait été... un jour, et accentua le sourire d’Ugo.
«Non, je n’ai pas de problème avec mon homosexualité, ni avec le fait que Thybalt serait totalement mon type s’il n’était pas hétéro... et accessoirement marié aussi... avec vous.» Il obtient l’effet escompté, la jeune femme se tourna vers lui, furieuse et anxieuse, plus furieuse qu’anxieuse d’ailleurs.
«Mais il ne peut pas fermer sa gueule trente secondes ? C’est pas possible ? Il sait pas faire ? Qu’est-ce qu’il ne comprend pas dans le terme «secret» ? Et dans la phrase «C’est dangereux de le dire, personne, absolument personne ne doit savoir.» ? Bordel, mais pourquoi il fait ça ?» De rage, d’énervement, elle s’était relevée, et... «Mais pourquoi il fait...?» ... manqua chuter. Heureusement pour elle, Ugo avait de bon réflexes, et en attrapant son poignet, parvint à lui permettre de rétablir son équilibre.
«Parce que vous êtes tellement peu discrète que pour pouvoir assurer vos arrières il est souvent obligé de mettre certaines personnes dans la confidence ?» Tenta-t-il en l’aidant à se rasseoir.
«Le fait d’avoir sauvé la vie de sa Femme ne vous vaudra pas une augmentation, je vous préviens.» Grommela-t-elle entre ses dents, en se recroquevillant un peu plus sur elle-même, vexée comme un poux en partant du postulat qu’un poux soit vexable.
«En fait... La tuer m’aurait peut être rapporté une augmentation, la sauver je ne suis pas sûr...» ironisa-t-il pour détendre l’atmosphère... Raté ! «Je plaisantais, Tosca. Je plaisantais.» Brandissant ses deux mains en l’air en signe de paix, il ravala rapidement son sourire. C’était pas le moment de faire de l’humour. «Tout ce que je voulais dire ce que... Vous avez réclamé la rupture, mais vous vous attendez tout de même à ce qu’il se comporte comme s’il était toujours à vous et rien qu’à vous. C’est typiquement féminin, c’est...»
«J’vous coupe !» L’informa-t-elle en joignant le geste à la parole, une main plaqué façon étoile de mer sur le visage du conseiller. «Je m’en entortille les couilles façon bilboquet tellement je m’en bats la race de vos envolées freudiennes !»
«Charmant.»
«N’est-il pas ?» Railla-t-elle son accent pédant. «Vous n’avez pas idée de ce qui se passe entre nous, vous ne pouvez même pas vous figurer un centième de tout ce qui nous lie. Alors votre analyse de mon cerveau typiquement féminin, vous pouvez vous la garder ! Il n’a jamais été question de possession, comment pourrais-je m’imaginer posséder quelqu’un ? Vous pensez tout comprendre, tout savoir, mais pour parvenir à évaluer les sentiments qui m’animent, il vous faudrait vous élever à un niveau de conscience proche de celui du Dalaï Lama. C’est le cas ?» Ugo secoua la tête lentement. «On est d’accord. Alors ne cherchez plus jamais à entrer dans ma tête, ni à mettre des mots sur ce que vous voyez ou croyez voir. Je ne suis pas une de ces petites connes qui partent pour qu’on les supplie de rester, parce que contrairement à d’autres, je n’ai pas besoin de me rassurer quand à la force de ses sentiments pour moi. Et puis, pour votre gouverne, je n’ai pas rompu, c’est lui. Il a jugé que c’était préférable. Je lui fais confiance.»
«C’est pour ça que vous êtes perchée sur un toit donnant un accès direct sur sa fenêtre ? Il ne la ramènera pas dans sa chambre, si c’est ce qui vous inquiète.»
«Quoi ?» Sursauta Tosca en comprenant brusquement ce qu’il s’imaginait, l’image qu’elle pouvait donner en cet instant. «Je ne joue pas les voyeuse ! Pas du tout ! Je suis là à cause de ça...» Soulevant le lierre, elle lui montra l’inscription gravée dans le mur.
«Georges ? C’est qui Georges ?»
«C’est moi... Ou plutôt, c’était moi. Petite je voulais être un garçon, alors je me faisais appeler Georges, et je passais des heures sur ce toit.»
«Pourquoi ?»
«A cause du garçon qui avait eu mal et qui vivait derrière cette fenêtre.»
«Okaaaaay...» étirant la dernière syllabe, Ugo roula des yeux comme pour signifier à quel point il craignait pour la santé mentale de l’épouse de son patron. «C’est plus de l’amour, c’est de la psychose.» Plaisanta-t-il, récoltant un coup de poing dans l’épaule, et un léger rire de la part de Sca.
«Ce n’est pas ce que vous croyez. J’avais oublié tout ça jusqu’à il y a quelques heures, et j’ai ressentis le besoin de venir ici, de monter sur ce toit.»
«Et là, maintenant, tout de suite, est-ce que, par hasard, vous ressentez le besoin de descendre de ce toit ?» Tosca jeta un regard amusé sur l’homme mal à l’aise, n’osant pas regarder le bord du toit de peur de faire un malaise.
«Ok, on y va.» Accepta-t-elle en se relevant, avant de lui tendre sa main pour aider l’apprenti équilibriste. «Dites, ça ne vous dérange pas de travailler pour le candidat de l’udc ?» Demanda-t-elle une fois qu’ils eurent posé les pieds sur la terre ferme.
«Je devrais ?»
«Bah étant donné que l’Eglise catholique rejette les homosexuels...» hasarda-t-elle, pas vraiment à l’aise dans cette conversation.
«Thybalt est politicien, pas prêtre.»
«Thybalt est resté vierge jusqu’au mariage.» Rétorqua-t-elle pour le contredire.
«Sans déconner ?» A lire la surprise sur le visage du conseiller, elle venait de marquer un point. «Il doutait de sa sexualité ?» demanda-t-il avec espoir.
«Rêvez pas, il est catholique, pas dans le placard.» Se renfrogna-t-elle en quittant l’étroite ruelle entre les deux maisons afin de rejoindre la rue.
«Simple question, Tosca.» Se reprit l’homme en lui emboîtant le pas. «Bien sûr, j’te crois.» Lui répondit le regard de Tosca qu’il préféra ignorer, grand bien lui en prit. «Et si nous retournions au QG ? On a une campagne à mener à bien.»
«Vous peut être, mais moi j’en ai terminé pour aujourd’hui.» Lui répondit-elle en se détournant de lui pour partir de son côté. «Et je ressens comme le besoin d’appeler mon frère.»
«Un frère ?!» L’interrogea la voix dans son dos. «Il est...» commença-t-il
«Hétéro !» acheva-t-elle en disant la vérité pour une fois. Elle avait déjà les filles à surveiller, si en plus il fallait qu’elle fasse gaffe aux mecs, elle n’allait pas s’en sortir. «Et....?» S’immobilisant en pleine rue, elle se retourna pour faire face au conseiller qui en avait fait de même. Elle voulait lui demander qui était cette blonde et si elle rendait Thybalt vraiment heureux. Puis elle se ravisa. «Non, rien.» Ca ne la regardait pas, ça ne la regardait plus.


JE SUIS UNE VARIABLE OSCILLANT SUR LE FIL DE LA VIE, DE MES VIES...
ET TOI, TOI TU ES MON FAIT ETABLI, MON RESULTAT, MON FIL ROUGE.
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Thybalt A. Andreotti
LA MANIPULATION & LA TRICHERIE ♠ sont un art, n’est pas Giulio Andreotti qui veut.

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■ Logement : ANDREOTTI; 34 Via Barchetta ; Citta Antica
■ Date d'arrivée à Vérone : 12/12/2009

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■ Relazioni & Famiglia:
■ Job: Maire de Vérone
■ Sono : marié(e)

MessageSujet: Re: ✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.   Dim 30 Oct - 11:08


You give me no choice !

« Blonde… grosse poitrine… Ne peut supporter pareil affront sous mon toit » Thybalt fronça les sourcils, de toute évidence de tels propos le contrariait, il adressa un sourire forcé à sa compagne et leva les yeux au ciel pour exprimer ses excuses. Etre un ancien sénateur, un homme public respecté ne changeait rien à l’autorité inexistante qu’il avait sur les domestiques de cette maison, des domestiques qui étaient bien plus que cela, des membres de sa famille. Cependant, Thybalt n’était en rien d’humeur à subir à nouveau une confrontation musclée avec le conservatisme de Maria, de toute évidence la vieille femme semblait penser qu’il partageait le caractère volage de sa défunte sœur jumelle à présent que son pucelage n’était plus qu’un « vieux souvenir ». Il déposa les baguages dans l’entrée, faisant suffisamment de bruits pour alerter Maria dans sa cuisine puisque les chuchotements énervés cessèrent, lui parvint bientôt le bruit d’un combiné reposé sur son socle et la vieille gouvernante fit son apparition dans le hall d’entrée du manoir. Elle avait sa mine des mauvais jours et la façon dont elle détailla la psychiatre ne laissa aucun doute à Thybalt sur son état d’esprit. Pourquoi était-il toujours le méchant de l’histoire ? N’était-ce pas Tosca qui était parti deux semaines ? N’était-ce pas lui qui lui avait offert tout le temps qu’elle désirait ? N’était-ce pas lui qui lui pardonnait à chaque fois ses rebuffades ? Il manqua de lâcher un juron mais se retint de justesse, Maria trouverait le moyen de rejeter la faute de cet écart de langage sur les épaules de Tamara, et là n’était pas le but de sa visite. Thybalt n’avait pas réellement planifié la visite de la psychiatre en ville, il avait agi à l’instinct, lorsqu’il se sentait perdre pied, il avait pris l’habitude de leurs conversations sur le sujet, il ne la considérait plus comme une ennemi, il avait appris à la considérer comme une alliée. Il avait eu besoin d’aide et elle avait plaqué son cabinet pour prendre un avion pour Vérone, et même si Giulio veillerait à la dédommager grassement, il savait que l’argent n’était pas le seul motif de sa visite.
« De toute évidence Cerbère m’apprécie grandement. » Souffla discrètement la psychiatre en rétablissant l’équilibre de son sac sur son épaule, Maria dieu merci n’en entendit rien mais son pas de bouldozeur n’aurait pas trompé un simple d’esprit, la matrone en avait après la blondinette qu’il ramenait avec lui. De toute évidence elle semblait penser qu’il avait plaqué Tosca pour une copie de Barbie. Il pressa discrètement l’avant-bras de la jeune femme et fit un pas en avant, les colères de Maria il avait appris à faire avec, les années aidant.
« En attendant que je vous trouve une chambre plus à votre convenance, je vous conseille de vous installer dans la chambre au bout de ce couloir, vous devriez apprécier, beaucoup de livres, plein de lumière et un canapé/lit. » La boutade tira un sourire à la jeune femme qui récupéra la poignée de sa valise des mains de l’ancien sénateur et se dirigea dans la direction indiquée. Malheureusement l’allusion ne fit pas mouche dans le bon sens en se concernait Maria, son visage se ferma un peu plus, elle eut cependant la décence d’attendre que la porte se referme sur la Romaine avant de s’emporter. Attrapant Thybalt par une oreille, elle le traina jusqu’à la cuisine, son fief.
« Comment osez-vous amener une femme sous mon toit ? Une blonde qui plus est ! A forte poitrine ! Une fille tout juste débarquée de Rome ! Surement une vieille amie n’est-ce pas ? Vous êtes mariés dois-je vous le rappelez ? Vous avez promis devant dieu et …. »
« En réalité je n’ai pas poussé le vice jusqu’à imposer à Tosca un mariage à l’église. » Glissa Thybalt en s’asseyant à la table tandis que la matrone le dominait de sa petite taille. Mais cela ne l’aida en rien.
« MAIS BIEN SUR QUE VOUS N’EN AVEZ RIEN FAIT ! CELA NE VOUS AUTORISE POURTANT PAS A TROMPER VOTRE FEMME ! » La voix de stentor de la gouvernante le fit grimacer, agression sonore pour ses tympans tout juste sortie de leur sommeil.
« Je ne trompe pas ma femme. Pourquoi dois-je toujours être le méchant dans cette histoire ? » S’emporta-t-il brusquement. « Je ne l’ai pas battu, je ne l’ai pas supplié d’être la seule femme de ma vie, je ne lui ai pas pointé un couteau sous la gorge pour qu’elle prenne ma virginité ! Je ne l’ai pas non plus obligée à venir avec moi à Rome, ni à venir s’installer à mi-temps ici ! Je l’ai laissé décider pour nous, je l’ai laissé prendre son temps, sortir avec moi et rester fiancé à un autre et c’est moi le méchant de l’histoire ? Je ramène une jeune femme chez moi et forcement ne pouvant supporter de l’attendre plus je m’emploie à coucher avec une autre ? »
« Elle est blonde et à de gros … enfin vous comprenez… » Marmonna la gouvernante.
« Mais que suis-je donc à vos yeux Maria ? Une trainée ? J’ai attendu Tosca toute ma vie, je n’ai jamais pêché dans la chaire avant de me marier, j’ai respecté sa volonté de silence, j’ai tout fait pour elle. Mais je dois être le méchant ? Est-ce le rôle que toutes les femmes de ma famille vont m’attribuer ? Le méchant ?! Je dois mener une campagne pour la Mairie, je joue mon entière carrière pour une femme, une femme qui doute de la véracité de ses sentiments pour moi … Et vous pensez que j’ai le temps d’avoir une maitresse ? Est-ce là l’opinion que tous ont de moi ? » Il se leva si promptement que le banc tangua sous la houle. « Elle a rompu avec moi. Pas l’inverse. Je l’aime. Tamara n’est pas ma maitresse, mais merci de ce vote de confiance. » Marmonna-t-il en prenant la direction de la porte.
« Pensez à Tosca ! » Se réanima Maria. « Elle n’a pas fait les bons choix mais de là à agir de la sorte. » Sans même se retourner et d’un dernier éclat de fureur il répondit à la gouvernante.
« Elle ne pas laissé le choix » La porte d’entrée claqua derrière lui. Tamara soupira et leva les yeux au ciel, son mari aurait probablement trouvé drôle le quiproquo de la gouvernante mais l’attitude de Thybalt, même si les éclats de voix n’étaient pas totalement distinct de là où elle se trouvait, l’avait surprise, elle trouvait un homme totalement différent et elle se demandait qui diable avait pu faire sortir Thybalt Andreotti de ses gongs, de sa timidité en dehors d’une arène politique. Elle avait hâte de connaître cette Tosca, d’en savoir plus sur les raisons de sa présence ici, sur ce que Thybalt entendait par « l’amour éternel », elle était médecin, une scientifique et la curiosité la poussait vers l’avant de cette aventure.

(…)

Instaurer des barrières, faire en sorte que tout ce déroule dans les règles, établir un environnement professionnel propice à une prise certaine de distance. Tant de mesure que Thybalt s’était promis de mettre en place à son arrivée. Malheureusement son état de nerf empêchait la prise de toute décision rationnelle à son arrivée au QG de campagne, une violente migraine ravageait son esprit et sa mauvaise humeur était à l’aune de sa légère baisse dans les sondages. Rutelli gagnait des intentions de vote avec son opinion sur le mariage homosexuel et sur l’avortement. Si Thybalt n’était personnellement contre ni l’un, ni l’autre, pratiquant une religion plus en adéquation avec son temps, il ne pouvait se permettre d’afficher publiquement des opinions aussi en désaccord avec l’Eglise Catholique, principale support de sa campagne. Dès lors qu’il franchit les portes du QG une dizaine d’assistant, Ugo en tête, lui sautèrent dessus, l’asseyant de toute part par leur question et information. Ugo fit heureusement disparaitre ses subordonnés en lisant dans les yeux de son patron ses émotions. D’un ordre sec il les congédia, téléguidant son candidat en direction de la salle de réunion, le seul endroit qui ne bruissait pas d’activité pour l’instant. Il ne dit mot jusqu’à ce qu’enfin Thybalt se décide à relever le menton, toute trace de fureur évaporée, ou tout du moins contenu sous une pellicule de sang-froid. « Très bien. Il me faut un bureau libre et tout le matériel nécessaire à l’un de nos employés. Choisissez le bureau le plus éloigné du mien, faite en sorte qu’elle dispose d’un accès auprès de la sécurité, d’un badge de sécurité et d’un code pour la machine à café. Assurez-vous qu’elle ait de quoi travailler sur ses photographies, qu’elle assiste aux réunions et surtout … évitez de me mettre dans l’embarra en lui laissant entendre que vous savez. » Pas besoin de la nommer, de donner d’ordre plus précis, Ugo savait qu’une seule personne semblait à mène de déclencher de pareil accès de mauvaise humeur chez son patron.
« Dois-je l’impliquer dans la campagne ? » Interrogea-t-il en réglant sur son Ipad les changements nécessaires à ses consignes.
« Faites ce que vous jugez nécessaire… C’est une photographe mais c’est aussi une employée comme une autre. » Précisa-t-il. « Lorsqu’elle arrivera, faite lui un tour du propriétaire puis nous brifferons l’équipe comme chaque matin. Le premier tour est pour la semaine prochaine et Rutelli vient de me ravir la première place. J’aimerais avoir l’avis de chacun sur les causes de cette baisse dans les sondages. » Il baissa la tête sur les papiers qui recouvraient la table devant lui, signe que la discussion était close. S’attendant à être obéit. Il s’abima dans la contemplation des chiffres et des sondages, il donna son accord pour plusieurs dépenses, accepta une conférence dans une Université, il répondit à une invitation du Maire en titre, valida la donation des Andreotti à l’Eglise sans Zeno et ne releva les yeux que lorsque la porte en verre s’ouvrit sur un flot de collaborateurs. Il essaya de ne pas la fixer, d’éviter de la regarder mais son regard était comme magnétiquement attiré par elle. Elle s’installa loin de lui, résolument loin de lui. Elle lui en voulait, elle était en colère, frustrée d’être tirée du lit si tôt, de devoir jouer un rôle. Mais lui aussi était en colère, frustré et en manque de sommeil. Il laissa à Ugo les rênes de la réunion, elle n’était qu’une employée comme les autres. Une barrière de plus entre eux, cette table, ce cadre officiel. Qu’importe qu’elle s’ennuie comme une pierre, elle avait voulu cela. Elle avait désiré qu’il joue son jeu. Elle ne pouvait se raviser à présent. Pourtant, plus il la fixait, plus son attitude bravache lui hérissait le poil, elle se moquait de lui, ouvertement, elle pianotait sur son téléphone, inattentive et fermée au monde, elle lui faisait payer le prix de sa décision. Le regard d’Ugo se portait sur lui, puis sur elle, puis sur elle à nouveau et enfin sur lui, froncement de sourcils puis regard global à la salle, les gens la dévisageaient. « Mais tu interviens oui ou merde » semblait crier le regard de son bras droit.

« Tosca. » Premier rappel à l’ordre, il savait d’or et déjà que ceci était inutile, il le présentait, en prévision le sang avait commencé à bouillir dans ses veines, la fureur à le gagner. La colère a flamboyé dans ses yeux. Il ne se contrôlait plus. Il était excédé, excédé de payer pour ses choix, de l’attendre sagement, de la laisser agir à sa guise pour les détruire. Agacé de faire face seul à cette campagne, de n’avoir personne à ses côtés quoi qu’il en coûte. Excédé d’attendre, de vivre dans le secret. Tellement fatigué de patienter, de ne pas pouvoir obtenir ce qu’il désirait. Las de ces joutes continuelles. « Tosca ! Tosca !! » Elle lâcha son portable de surprise, et le fusilla du regard comme si tout ceci était de sa faute, comme si elle n’avait rien fait de mal. Déjà on chuchotait dans les rangs, les regards en coins allaient bon train. Il lui retourna son regard furieux. Il avait l’impression d’être au bord du gouffre, qu’un pas le séparait de son envie de prendre sans demander, de se saisir et de ne pas attendre, de la faire sienne, de la soumettre. « Est-ce que ce que nous sommes en train de dire vous intéresse un tant soit peu ? » Tu as voulu ceci, tu te souviens, murmurait son regard, tu me forces à agir ainsi, à redevenir un simple acteur dans ta vie, pas la vedette de ton univers. Tu as voulu cela. Tu m’as poussé à bout. Tu voulais le beurre et l’argent du beurre. Tu me rends responsable de t’avoir refusé le cul du crémier ?
« Pas le moins du monde. Autant être franc, n’est-ce pas ? Je suis photographe, pas conseiller. Je suis là quand on a besoin de VOUS tirer le portrait. Pour ce qui est du reste, j’avoue ne pas trop savoir ce que je fais ici. Vous avez réellement besoin de mon avis ? Je vais vous faire un court résumé, attention, ça va aller très vite. Peine de mort : Contre. Mariage gay : Pour. Avortement : Pour. Préservatif : Pour. Eglise Catholique : Contre. On est d’accord, je n’ai vraiment rien à faire ici. Et j’ai surtout mieux à faire. » Les yeux à nouveau rivés sur son IPhone elle quitta la salle sans un regard, l’emploi du vous, il voulait se contenir, il voulait repousser au fond de lui-même ses bas instincts en éveil, instaurer une nouvelle barrière mais elle faisait tout pour anéantir ses moindres efforts. Ce n’était pas une punition pour elle mais pour lui. Elle lui rejetait au visage les termes de l’accord qu’elle avait elle-même fixé et se plaçait en victime tandis qu’il refusait de se plier à ses sautes d’humeur ? Colère à nouveau. Une sortie triomphante pour elle, elle venait de se mettre à dos une bonne partie du staff, de le tourner en ridicule, de l’humilier devant ses collaborateurs. Sentiments troubles : rage de ne pouvoir maitriser le bouillonnement dans son sang, l’accélération de son cœur dès lors qu’elle apparaissait, devoir reprendre pied à pied le contrôle pour ne rien laisser paraitre, garder le contrôle de son équipe. Colère contre elle, qui sans responsabilités, pouvait s’éloigner de lui à l’envie, le ridiculiser sans se soucier des retombés. Elle était égoïste, aveugle à sa souffrance, sa colère, égoïste. Elle ne pensait qu’à elle, qu’a ce qu’elle ressentait, qu’à l’humiliation qu’il lui imposait en la forçant à travailler pour lui, à n’être que cela, une employée, plus sa femme, plus sa compagne, son amante, simplement Tosca Dal Cappello photographe. Elle ne lui avait pas laissé le choix. Qu’aurait-elle voulu, qu’il rampe à nouveau, qu’il efface ses craintes pour essuyer une nouvelle claque ? Il avait décidé de jouer avec ses règles, tout en suivant ses valeurs, elle ne contrôlait plus la situation qu’elle avait crée, mais elle l’avait voulu, il jouait selon ses règles.
« Silence. » Ordonna-t-il d’une voix tranchante pour faire taire les murmures qu’avait provoqués sa sortie. Quinze paires d’yeux se fixèrent sur lui, attendant sa réaction, guettant le signe d’une explosion imminente. Elle l’avait humilié sans se soucier de le tourner en ridicule devant ses employés, elle se moquait de sa carrière, seul comptait ses sentiments sur l’instant, elle extériorisait tout sans se soucier des conséquences. Elle se moquait de tout. Pas lui. « Reprenons. »

(…)

« Vous devez tenir votre femme » Ugo n’avait pas claqué la porte derrière lui en entrant dans le bureau du candidat à la mairie, pourtant à lire l’expression de son visage, l’envie ne devait probablement pas manquer. Il avait poursuivi Tosca dès lors que Thybalt avait repris le contrôle de la séance de briefing. Thybalt ne désirait pas savoir ce qui s’était dit, ce qu’elle avait pu dire, ce qu’Ugo avait obtenu. Il ne voulait rien savoir. L’ignorance l’aiderait à se détacher, même s’il devait lutter pour garder sa langue.
« Plus aisé à dire qu’à faire. Si essayer vous tente, ne vous gênez pas. Je peux obtenir le divorce et vous la faire épouser en trois coups de fil. » Soupira Thybalt en passant une main sur ses tempes, dans l’espoir de calmer son mal de crâne persistant. Il termina la tasse de café posée dans un coin de son bureau, entre affiche de campagne et ébauche de discours et focalisa son attention sur une dépêche urgente, ignorant son conseiller. Une attitude qui excéda ce dernier. Deux Andreotti de mauvais poils à gérer dans la même journée, c’était trop.
« Youhou ! Est-ce que je peux avoir ne serait-ce qu’un peu de votre attention ? Vos conseillers sont tous sur le point de découvrir votre liaison avec Miss Gi Joe, les cancans vont bon train et tout le monde pense que vous allez la garder parce que c’est votre mystérieuse épouse. »
« Ils ont raison. Je ne vais pas la virer. » Marmonna-t-il en lisant un SMS tout juste arrivé sur son portable, il répondu succinctement.
« Mais pourquoi… »
« Je ne vais pas discuter avec vous de mes problèmes de couples… » S’exaspéra Thybalt. « Faite les taire, pacifier la situation entre eux et elle, ne la mêlé plus aux décisions importante, contraignez là simplement aux horaires de permanences, envoyés là faire des repérages de salle de conférence… Ce que vous voulez. Evitez simplement de la … Laissez là faire ce qu’elle veut. » Il agita la main dans un geste banal, comme si cela résumait sa pensée. Il n’était pas capable de mettre des mots sur sa politique vis-à-vis de Tosca, il agissait simplement tel qu’il le pensait juste. Il pouvait la voir ici, il ne risquait pas de déraper dans un cadre aussi officiel, il se sentait dangereux pour elle si à nouveau ils se retrouvaient dans un cadre moins formel. Il se sentait instable. Il ne se reconnaissait plus. « Une jeune femme se présentera tout à l’heure à l’entrée, elle s’appelle Tamara, veillez à ce qu’elle soit sur la liste des visiteurs autorisés, amenez là moi dès son arrivée et assurez-vous que mes rendez-vous de l’après-midi soit annulé, ainsi que ceux du déjeuner demain. »
« Peut-on savoir qui… »
« Non, vous ne pouvez pas, faite ce que je vous demande Ugo, comme vous avez pu le constater, je ne suis pas d’humeur à négocier… » Ugo tourna les talons sans un mot, pourtant dans son regard on lisait sa détresse, sa fierté écorné, le Thybalt qui s’était présenté aujourd’hui n’était en rien l’homme qui partait guilleret la veille retrouver sa femme. Plus froid, plus décidé, moins hésitant, un chef qui s’attends à être obéit et pas contesté, une nouvelle attitude qu’il n’était pas sure d’apprécier. Que diable avait-elle pu faire pour qu’il retourne ainsi sa veste ?

(…)

La lumière avait été tamisée, les stores baissés, le divan débarrassé des dossiers qui l’encombrait pour retrouver son utilité première, le médecin s’était installé dans le confortable fauteuil des invités et elle avait allumé quelques bougies pour adoucir l’obscurité du cube de verre et d’acier. L’hypnose régressive avait longtemps été victime d’une mauvaise presse, Tamara l’avait pourtant pratiqué avec succès depuis plusieurs années avant que ses recherches ne trouvent grâce aux yeux de ses collègues. Mais les patients qu’elle avait traités jusque-là n’avait pas le même objectif que le jeune homme allongé devant elle. Des vies antérieures, c’était ainsi qu’il avait exprimé sa théorie, il était persuadé d’avoir vécu bien avait cette époque, il en avait la preuve, il le sentait. Il avait besoin de réponse.

« Concentrez votre attention sur votre respiration, inspirez et respirez doucement, prenez de longues respirations. Doucement, respirez très lentement. Expirez profondément, détendez-vous. A présent fermez les yeux. Continuer de vous concentrer sur votre respiration, n’écoutez que ma voix. C’est bien. A présent détendez-vous, relâchez un à un les muscles de votre corps, commencez par les muscles de vos jambes, détendez-vous, relâchez la tension. Respirez calmement et relâchez la tension. C’est très bien. » Elle veillait à garder un ton doux, monocorde afin que sa scansion l’amène dans un état de douce méditation. « Vos muscles sont à présent totalement relaxés. Vous vous sentez bien… Somnolent. A présent vous êtes complètement détendu. Des images, des pensés passent dans votre esprit, ne les retenez pas, elles s’évanouissent aussitôt. A présent, je vais comptez jusqu’à trois. A chaque fois que j’énoncerais un chiffre, vous vous enfoncerez plus profondément dans un état de profonde relaxation. Un…. Deux…. Trois. C’est très bien Thybalt. Continuez à respirer lentement, profondément. » La respiration du jeune homme s’était apaisée, les traits de son visage détendus, il semblait presque endormit. Elle avait toujours su qu’il serait un sujet réceptif à la régression par l’hypnose, il était ce qu’on appelait un « être sensible ». « Je vais maintenant compter à rebours de dix à zéro. A chaque étape, vous allez voyager dans le temps, revenir en arrière dans votre vie présente ou passée. Quand j’arriverais à zéro, vous serez revenu à votre premier souvenir. Dix, vous commencez votre voyage, les contours de ce bureau, ma silhouette, s’effacent, vous quittez cette réalité. Neuf, vous êtes toujours profondément détendu. Huit, le temps recule, vous vous enfoncez dans les entrailles du son. Sept, vous allez plus loin encore. Six, vous êtes bien et complètement détendu, vous êtes en sécurité, rien n’entrave votre voyage. Cinq, le temps défile, les années reculent, vous avez dix-huit ans, dix ans, quatre ans, trois ans, deux ans … Quatre, vous êtes complètement endormie. Trois, les images commencent à arriver, ne vous braquer pas, n’essayez pas de les retenir, laissez-les souvenirs afflués. Deux, vous êtes détendu, et une foule d'images se précisent. Un, le temps va s'arrêter et vous allez pouvoir répondre à toutes mes questions, suivez ma voix, si jamais vous désirez revenir, dite mon prénom. Zéro, maintenant, vous êtes revenu dans votre passé. Dites-moi ce que vous voyez. Où êtes-vous ? Quand ? Avec qui ? » Il respirait toujours calmement, il semblait détendu. « Que voyez-vous ? »
« Il y a beaucoup de monde… La maison est surpeuplée. J’entends leurs voix. » Murmura le jeune homme sans pour autant ouvrir les yeux.
« Qui est là avec vous ? » l’interrogea-t-elle
« Je crois que je suis seul … j’entends des voix, des adultes et … des enfants. »
« Vous savez où vous vous trouvez ? » Lui demanda-t-elle, le but de n’analyste était de le guider sans pour autant forcer sa mémoire, un équilibre à trouver qui lui demandait généralement de ne pas s’impliquer émotionnellement avec ses patients, un point compromis pour l’instant.
« Non … Je ne peux pas ouvrir les yeux je … j’ai l’impression d’étouffer. » Il s’agitait, elle posa doucement une main sur son épaule.
« Vous ne risquez rien Thybalt, vous êtes-ici avec moi, vous êtes en sécurité. » Le rassura-t-elle. « Vous n’avez qu’à dire mon nom si vous voulez revenir. » Lui rappela-t-elle.
« Ca va … J’essaye de me lever mais je n’y arrive pas. J’ai mal. Ma tête est en feu. J’ai la gorge sèche. Je … J’ai l’impression de connaitre cette sensation … Je…. » Tamara fronça les sourcils. Il n’était pas rare d’obtenir des résultats dès la première séance mais pas aussi rapidement. Il fallait d’ordinaire du temps, sauf si le suspect était particulièrement réceptif. Brusquement il tapa du poing sur l’assise du canapé. « J’ai sept ou huit ans … ma sœur m’a cassé le nez avec une bible, je me prenais pour Jésus, elle a voulu voir si je guérirais miraculeusement. Ce n’est pas assez loin. » Première déception pour lui, même dans un état de semi sommeil il semblait exaspéré par lui-même.
« Il y a forcément une raison pour laquelle votre esprit vous a ramenez à cette période de votre vie. Une raison liée à Tosca, l’avez-vous connu à cette époque ? »
« Non … J’ai passé ma journée à l’hôpital et une partie de la nuit, le médecin avait peur que Reena essaye de voir si j’allais ressusciter si je revenais trop rapidement, maman a passé la nuit à mon chevet. Ça ne sert à rien … »
« Très bien. Je vais vous ramenez. Respirez calmement. Maintenant, je vais compter lentement jusqu'à 3, et vous serez tout à fait réveillez lorsque j’arriverais à trois. Très réveillé, et en pleine forme. Vous vous souviendrez de ce que vous avez vu pendant cette séance et serez capable de vous en rappeler très clairement. Un … Deux … Trois. » Elle claqua des doigts et il ouvrit les yeux.
« Mon nez cassé, c’est cela mon plus vieux souvenir ? » Il passa une main agitée dans ses cheveux. « Ce n’est pas suffisant. »

(…)

Le froid l’engourdissait. Les bruits de la forêt, du campement au loin, lui parvenaient de plus en plus assourdis. La rage et l’impuissance le consumaient. Il ploya la nuque, honorant ses ancêtres, ses dieux, espérant trouver la paix, chassé de son esprit la sorcière aux yeux couleur des forêts éternelles. Il enfonça profondément sa main nue dans la couche de neige, cherchant le contact de la terre gelée sous ses doigts. Il pria le père de lui accorder la force et le courage, la mère de lui offrir la paix et de tracer sa route jusqu’à son foyer, il demanda au guerrier de lui accorder la victoire, le vieillard de guider ses pas, enfin il demanda pardon à l’enfant. Il pria les ancêtres d’accorder force et vélocité à son bras, courage à ses hommes et protection à sa famille qui l’attendait là-bas, au Nord. Il pria longuement, se pliant aux rituels que lui avait enseignés son père. Il entailla la veine de son coude à l’aide de l’éclat de pierre attaché à son cou par une lanière de cuir et récita les prières rituelles, son sang carmin entachait la neige et sourd à la douleur il psalmodiait sur un rythme lent et syncopé. Et lorsqu’il releva les yeux, elle était là. Il sentait sa présence. Un sentiment indistinct qui le poussait vers l’avant. Il percevait sa détresse, son envoutement. Il ne dû son salut qu’à ce réflexe instinctif de se porter à sa rencontre, la lame le frôla dans le dos mais manqua sa cible de peu. Il roula dans la neige, cherchant à dégainer sa lame, une lame qu’il avait abandonné à l’entrée du bois sacré. La lame le frôla à nouveau et il laissa une trace sanguinolente dans le manteau blanc en se redressant, a demi nu, désarmé. L’homme qui se dressait devant lui, épée au clair n’était autre que celui qu’il avait repoussé du corps de la sorcière quelques heures plus tôt. Ivre et assoiffé de vengeance, il avait profité de l’arrêt de la troupe pour se glisser à la suite du chef pour le défier. Mjöllnir n’était pas devenu chef de clan par le sang qui coulait dans ses veines, il avait imposé sa bravoure en défiant le chef d’un des plus puissants clans guerriers de leur peuple, il l’avait tué et avait pris sa place à la tête de ses hommes. Tuer un homme ivre ne poserait pour lui, aucune réelle difficulté, il avait déjà tué avant cela, tuer un homme armé tandis qu’il ne possédait que ses mains, se révèlerait plus difficile. Il esquiva un nouveau coup, tournant en cercle autour de son assaillant, cherchant une faille, défendant sa vie. Il para une pique d’un bond souple sur le côté, il entrevit une ouverture, se glissa sous la garde hésitante de son adversaire et d’une pression de chaque côté du crâne, brisa le cou au couard qui avait osé l’attaquer par derrière. Rien n’avait été plus facile. Cette pulsation féroce dans ses veines, la soif de sang, de vengeance, de tintement d’acier contre l’acier. Et cette sensation ténue, de dégoût, de chagrin, de peur qui l’assahissait, lui qui ne connaissait ni la peur, ni la souffrance. La souffrance présente à présent comme sienne, comme si on lui arrachait le cœur, comme si sa poitrine avait été percée par des dizaines de lames affutées il sut que la sorcière était morte. Il s’effondra, haletant sur le sol et il…

Le choc lui coupa si violement le souffle qu’il s’éveilla en sursaut, le nez écrasé contre le parquet, le corps endolori de pareil chute. En grognant il se retourna sur le dos, massant son nez endolori de sa main droite. Il essaya ensuite de se dégager de la couette qui s’était enroulée autour de ses jambes, l’emprisonnant dans un cocon si étroit qu’il pouvait à peine bouger. Encore un rêve, un de plus. Un de ses rêves qui le laissait grelottant, impuissant et avec un étrange sentiment de culpabilité mêlé de tristesse. Il se redressa et s’assit sur le lit, tremblant. Il passa une main dans ses cheveux et jeta un regard de biais au réveil posé sur le chevet ancien. Cinq heures du matin, il n’avait trouvé le sommeil que deux heures tout au plus, un sommeil qui le laissait aussi épuisé qu’en se couchant. Il tendit machinalement la main de l’autre côté du matelas et ne rencontra que froid et vide. Elle n’était pas là. Un nouveau soupir lui échappa. Il regarda le lit défait et se leva. Il emploierait bien mieux son insomnie au service de sa campagne qu’ici à se morfondre dans la chambre qu’ils avaient partagée.

(…)

« Elle ne va pas bien. » La phrase n’avait pas besoin d’être plus précise, elle, il savait qui était cette elle dont Ugo parlait si librement alors qu’ils se trouvaient seuls dans la salle de réunion, les autres étaient partis depuis bien longtemps. Ils étaient seuls. Thybalt redressa les épaules et se laissa aller dans son confortable fauteuil de réunion.
« Je sais. » Pas un mot de plus, pas de grandes tirades, il n’avait besoin de personne pour lui signaler qu’elle allait mal, que quelque chose clochait, il le sentait, au plus profond de lui-même, il ressentait sa souffrance dans ses os. Ses pleurs, sa peur. Il le sentait, il le voyait. Mais il ne voulait pas causer plus de souffrance, plus de troubles, il se tenait à distance.
« Vous allez demander le divorce ? » Il semblait s’excuser de cette question, ses yeux clairs rivés dans ceux de l’ancien sénateur attendaient cependant une réponse. Les rumeurs allaient bon train au sein du personnel de campagne, cette blonde qui rôdait dans le bureau du candidat à heures fixes, les larmes de la photographe en pleine journée, la manière dont elle avait fui en les apercevant ensemble.
« Non. Sauf si elle me le demande. » Thybalt ne pouvait éviter ses questions. Tout comme il ne pouvait y apporter de réponses claires ou de solutions. Il attendait. Il l’attendait. Mais pas avec la patience et le calme d’autrefois, il ne portait plus son cœur en bandoulière, il l’attendait, retranché derrière son armure, sensible à sa détresse mais se contraignant à la laisser faire ses choix, à ne pas la forcer, à ne pas faire intervenir « l’étrange phénomène » en la touchant. Il hésita l’espace d’une seconde a laisser entrevoir une faille, il hésita à lui demander comment elle allait, si elle s’était confié à lui… Mais il se renfrogna. Il lui avait promis du temps.

(…)

Il jouait nerveusement avec l’alliance qui lui sertissait l’annulaire cherchant en vain à calmer son anxiété, il était donné favori de ce premier tour en compagnie de Virgile Rutelli. Pourtant, en ce jour d’élection aucun pronostic, sondage d’opinion n’arriverait à le détendre, il avait appris qu’aucune élection n’était jouée, qu’aucun combat gagné du départ, que personne n’était à l’abri d’un retournement de situation. Il était nerveux, son QG de campagne bruissait d’activité, les téléphones sonnaient sans discontinuer et les taux de participation au vote étaient réactualisés chaque heure. Assit à son bureau, il contemplait le monde qu’il avait bâti autour de lui, cette force qu’il avait su gagné à sa cause. Il la regardait elle, alors qu’elle ne lui prêtait pas attention. Il l’observait à l’abri dans sa forteresse de solitude. Il se demandait comment elle pouvait trouver le sommeil dans cette ruche bouillonnante, à quelques heures du résultat du premier tour. Il enviait son calme, son sommeil, son insouciance. A l’abri des regards il s’autorisait enfin à la regarder, même si cela le poussait à se blesser un peu plus. Depuis près de quinze jours il s’obstinait à la maintenir à distance, tout en poursuivant de son côté son travail sur sa mémoire et ses recherches sur les différents protagonistes découvert par Tosca. Il ne la voyait pas en dehors du travail, il s’obstinait à mener sa campagne et a la tenir éloigné de lui. Pourtant, pourtant il la désirait, son absence lui transperçait le cœur et chaque regard qu’elle lui jetait il l’accueillait comme un présent. Jouer la carte de la froideur, du patron tyrannique, s’arranger pour toujours arrivé et partir avant ou après elle selon l’heure, il espérait lui offrir l’espace auquel elle aspirait mais aussi lui permettre de faire le point sur ses sentiments mais plus les jours s’écoulaient, plus l’animal en lui s’animait, grognait et griffait pour faire entendre son opinion. Il soupira, passa une main dans ses cheveux et focalisa son attention sur Ugo qui gesticulait à l’attention des responsables de la décoration du QG pour la fête qu’on donnerait ce soir. Il n’avait pas été tendre avec Ugo et étrangement … il était devenu l’ange gardien de Tosca, il veillait sur elle discrètement, mais pas assez pour que Thybalt ne perçoive pas la sympathique que lui inspirait la jeune femme. Thybalt s’inquiétait pour elle. Pour ses yeux rouges et gonflés, pour ses cernes qui alourdissaient son regard. La séparation semblait aussi dure pour elle que pour lui, et il s’en voulait de la tenir éloigné de lui ainsi, si violement, mais il ne se sentait pas lui-même, il ne restait rien de la patience et de l’abnégation d’autrefois, il se sentait prêt à prendre sans la moindre culpabilité, une sensation qui persistait à chacun de ses réveils. Il n’était plus lui-même, depuis les troublantes découvertes de Tosca quelque chose s’était éveillé en lui, quelque chose qui le réveillait en pleine nuit avec l’impression de tenir l’explication dans le creux de sa main sans pouvoir la saisir réellement. Tamara ne l’aidait pas, rien ne semblait l’aider, les souvenirs se dérobaient il était incapable d’aller plus loin que cette foutue journée où Reena avait brisé son nez, comme si quelque chose lui échappait, une clé pour ouvrir son esprit. Il se sentait impuissant, et si la présence de Tamara réussissait à le tirer de ses sombres pensées, si parler avec elle l’aidait à reprendre le contrôle de lui-même, à se détendre, il se sentait malaise. Quelque chose manquait… Quelqu’un. A nouveau son regard se posa sur elle. Il se rappela du regard qu’elle avait eu lorsqu’il était sorti en riant de son bureau, Tamara sur les talons. Il ne savait sur quel pied danser avec elle, quoi qu’il fasse, il la blessait volontairement ou non.

(…)

« Vous avez gagnez ! » Le sourire de Maria était éblouissant lorsqu’il franchit les portes du manoir, il tenta de lui rendre son enthousiasme mais la façade qu’il peinait à maintenir en place depuis l’annonce de sa victoire au premier tour se craquelait doucement. Elle le sera contre lui, sourde à sa souffrance. « Je suis si fière de vous. » Il lui rendit son étreinte mais se dégagea rapidement.
« Je suis exténué Maria. Nous fêterons cette première victoire demain. » Lui assura-t-il en prenant la direction des escaliers. « Merci de votre soutient. » Merci de votre soutient, cette phrase qu’il avait répété, encore et encore ce soir, à chacun de ses collaborateurs, mais aussi à ses électeurs lors d’une rapide conférence de presse. Il était apparu souriant et heureux, mais toutes ses émotions n’étaient que façade. Elle n’était pas là. Il avait cherché son visage dans la foule de ses supporters, il avait cherché sa main alors qu’on annonçait les résultats. Elle n’était pas là. Elle lui manquait. Que lui importait d’être maire de Vérone si cette victoire il ne pouvait la partager avec quiconque. Il l’avait blessé. Elle venait de lui rendre la pareille. Seul, il s’allongea dans le lit qu’ils avaient partagé dans cette maison, Puck se hissa sur le matelas en gémissant de bonheur de revoir son maitre. Thybalt tendit le bras pour permettre au chien, qui n’était plus désormais un chiot, de se nicher contre lui. Il souffrait comme jamais il n'avait souffert, cela n'avait rien de physique cette fois, rien à voir avec la douleur qui le meurtrissait parfois des semaines entières. Il avait mal. Une douleur qu'il avait traîné avec lui toute la soirée depuis qu'il avait surpris les regards en coin lancés au bureau vide de la photographe. Il avait le sentiment d'être vide. D'avoir été dépossédé de lui-même, d'une part de ce qu'il était. Les doigts enfouis dans la fourrure du chien, il se demanda où Tosca Dal Cappello se trouvait en cet instant. Et pourquoi n’était-elle pas auprès de lui ce soir ? Même séparé de lui par une foule ?








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✝ Il a coupé mes ailes au sécateur, je n'ai plus d'ange que le nom. - Thyb.

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